C'est à mon père athée que je dois ma première rencontre avec Dieu. Entre sinuosités et pointillés, cette approche en demi-teintes laissait déjà deviner ma future démarche spirituelle. Il n'est
pas donné à tout le monde d'avoir été confronté très tôt à l'immense question de la création du monde en devant choisir entre deux hypothèses qui font toujours débat aujourd'hui. Du haut de mes
six ans, illuminés par mes rêves, j'ignorais que ce choix engagerait toute mon existence. Les sept ans de ma sœur, présente ce jour là, ne pesaient pas beaucoup plus lourd. La seule différence
était qu'elle avait l'âge de raison et que forte de cette responsabilité, elle n'avait pas le droit à l'erreur.
Un samedi soir, ayant emprunté la Bible à la bibliothèque, mon père a choisi de nous en lire le début. Ce très gros livre écrit en tout petit m'impressionnait à cause de son grand âge. La
tranche dorée de ses pages jaunies ajoutait à son mystère. Il ne pouvait que relater quelque chose de magique, comme les histoires de princes charmants et de princesses émergeant de la brume de
mes songes. Les premières pages de la Genèse me rappelaient les contes que mon père nous avait fait découvrir quelques années auparavant. Son ton solennel m'intimidait ; les seules images de
l'histoire n'étaient que celles que les mots faisaient scintiller dans ma tête. Je devinais que ce conte serait différent des autres. La gravité de l'expression de mon père faisait pressentir
qu'il s'agissait de quelque chose de bien plus important que le fait de transformer une citrouille, en carrosse. Ce livre racontait une histoire vraie : la nôtre, la mienne et celle de tous les
descendants d'Adam et Eve. Ce n'était donc pas un conte de fées mais l'explication de la façon dont le monde avait été créé. Bien des enfants s'en seraient contentés. À cette époque, ma grande
sœur croyait encore au père Noël. Peut-être connaissait-elle la vérité tout en préférant m'entretenir dans l'illusion, afin de conserver son autorité sur moi...
Après avoir lu les premiers pas d'Eve et Adam dans le jardin d'Eden, la rencontre avec le serpent et l'histoire du fruit de l'arbre défendu, mon père en est venu au fait. Il a expliqué que
beaucoup de gens pensaient que le monde et l'homme avaient été créés par Dieu, comme dans le Livre, mais que des gens expliquaient autrement notre venue sur terre. Il nous a alors raconté l'autre
légende, bien plus étonnante que la Genèse. Il disait que l'homme, tel que nous le voyons, n'avait pas toujours existé. Il aurait commencé par être un minuscule organisme vivant, plus petit
encore que les insectes qu'il nous montrait dans son microscope. Cette curieuse créature se serait transformée en quelque chose de plus gros pour ressembler à une grenouille ou à un poisson rouge
et par la suite à des animaux de plus en plus grands. Certains étaient tellement énormes qu'ils n'ont pas eu d'autre choix que de disparaître de la surface de la Terre. Pourtant, ce serait l'une
de ces métamorphoses qui aurait abouti à inventer les singes et les hommes. Pour finir, il nous a confirmé que les deux hypothèses existaient et que chacun avait le choix de retenir celle qui lui
paraissait la plus vraie. Ouf, j'étais rassurée ! Il s'agissait juste de décider laquelle de ces deux histoires je préférais. Celle de la grenouille transformée en homme me paraissait bien plus
incroyable que celle d'Adam créé avec de l'argile, cependant tout à fait plausible, puisque je fabriquais des petits bonshommes en pâte à modeler. J'éprouvais quelques difficultés à saisir
que le passage de la grenouille à l'être humain ne s'était pas fait en un jour. Mais à part " il était une fois ", que sait-on du temps lorsque l’on n’a que six ans ?
Incontestablement, nous étions trop jeunes pour être placées devant un choix aussi essentiel. Nous avons fait, ma sœur et moi, comme si deux parts d'un gâteau nous étaient proposées
et qu'il était donc impossible de choisir la même. Ma sœur s'est servie la première, a décrété avec aplomb que Dieu n'existait pas et a opté pour la théorie de l'évolution des espèces, comme son
papa. Elevé par sa grand-mère juive dans l'obligation de se cacher pendant la guerre, mon père était devenu catholique sans enthousiasme, parce qu'en se convertissant elle-même, sa mère avait
pensé le protéger. Ceci avait contribué à le détourner de la religion, par refus de croire en un Dieu qui aurait abandonné sa création à son triste destin. Par rigueur intellectuelle, il ne
pouvait pas non plus accréditer l'idée d'un Dieu créant l'univers et la vie sur la Terre. Mais dans ce cas, pourquoi nous avoir présenté les deux possibilités ? Était-ce un vrai choix ou
nous avait-il simplement lu le début de la Genèse pour nous faire comprendre ce en quoi il ne fallait pas croire ? Par le simple fait de poser deux hypothèses humainement justifiées, il nous a
offert le savoir et le croire en même temps qu'une écrasante liberté.
Ma sœur ne me laissait pas d'autre choix que la part de gâteau qui restait. La cerise qui l'agrémentait n'était autre que Dieu lui-même. Je sentais que j'avais pris ce qu'il y avait de
meilleur. Pendant que ma sœur utilisait sa perspicacité à nier l'existence de Dieu, pour moi elle ne faisait aucun doute. Si nous avions été de minuscules bestioles, comment aurions-nous pu nous
transformer en êtres humains, sans aucune intervention de baguette magique ? " Ça se peut pas " me disais-je avec mes mots de fillette de six ans. Tout ceci me paraissait bien plus
invraisemblable que ce que pouvait créer une fée Carabosse lambda. Alors pourquoi pas Dieu ? Mais si c'était lui, pourquoi aurait-il eu besoin de nous faire passer par la " case poissons " plutôt
que de créer directement Adam et Eve dans le jardin d'Eden ?
Si j'ai quelque peu évolué dans mon appréciation de la Genèse, je n'ai jamais regretté d'avoir choisi de croire en l'existence de ce Dieu dont personne ne voulait entendre parler à la
maison. J'ai immédiatement senti résonner en moi, quelque chose que ma famille n'était pas en capacité d'éprouver. Intuitivement, je percevais une présence à la place de l'absence et la promesse
de la plénitude à la place de l'angoisse du néant.
Grâce à cette liberté, il y avait, entre Dieu et moi, un consentement mutuel plus qu'une contrainte. Les plus belles histoires d'amour sont toujours un hymne à la liberté. Dieu me devenait
familier comme si j'avais toujours su qu'il était là. Cette ouverture en lui me plaçait sur une longueur d'ondes que mes parents ne semblaient pas très bien saisir. J'étais une fillette étrange
que les institutrices disaient " dans la lune ". Je lisais en cachette les Évangiles trouvés dans la bibliothèque de mon père. Il ne fallait pas que ma sœur me voie, car elle se serait moquée de
moi. C'est à leur lecture pourtant que j'ai appris à prier, mais l'athéisme familial à parfois obscurci cette petite lumière que je cherchais à suivre.
Deux ans plus tard, une fillette de ma classe a insisté pour que je vienne au catéchisme. Je n'avais rien dit à mon père, car je savais qu'il s'y serait opposé. Seule, ma mère était au
courant. Bien que non pratiquante, elle avait grandi en Autriche dans une famille catholique. Mon baptême et celui de ma sœur étaient les seules concessions à la religion, tolérées par mon père.
Lorsqu'il a découvert que je m'éclipsais de la maison pour aller à la messe, il s'est mis dans une grande colère et je n'ai plus osé y retourner. Ses intentions étaient louables. Il avait gardé la hantise de l'embrigadement des enfants dans les sociétés totalitaires. Toutes les idéologies et les religions imposées dès l'enfance lui semblaient dangereuses. Avait-il tort ? L'aspect contraignant de la messe et les prières à genoux, dans un latin que je ne comprenais pas me rebutaient un peu. Je n'ai pas été mécontente d'être débarrassée de cette corvée. J'ai toujours préféré ressentir Dieu, à travers des émois mystiques plutôt que de guetter un signe de lui, à travers un prêche.
J'étais fière de constater que mon père nous faisait confiance en nous laissant la liberté de décider ce en quoi nous souhaiterions croire lorsque nous serions adultes. Le choix qui nous avait été proposé était moins d'opter entre deux hypothèses pour expliquer la vie sur Terre qu'entre celui de vivre avec ou sans Dieu. La naïveté enfantine n'exclut pas quelques intuitions qui frôlent la vérité.
Sans le savoir, je ne m'étais pas trompée en estimant l'hypothèse scientifique aussi magique que la créationniste, parce qu'elle suppose effectivement une intelligence infinie pour accomplir ce cycle de transformation des espèces. Dans les deux cas, on peut y voir une expression divine.
Il semblerait étrange de voir des parents demander à leurs enfants de les mettre en contact avec Dieu et pourtant s’ils le faisaient, ils découvriraient peut-être ce que la raison leur
cache. Les enfants peuvent-ils exprimer la conscience du divin autrement qu'en laissant jaillir ce qui affleure en eux ? Lorsque mon fils avait quatre ans, il a eu cette phrase étonnante : "Dieu
est tout autour ". Il n'avait jamais entendu prononcer ces mots. Pourtant, cette expression enfantine semble exprimer une vérité profonde.
Pour bien des gens, la peur de la mort crée le besoin de Dieu. Ces quelques mots lumineux prononcés avec candeur par mon fils semblent dire que la conscience de Dieu existe en nous, dès la
petite l'enfance, même si elle ne s'exprime pas toujours avec des mots. Si hors de toute influence religieuse, un jeune enfant peut sentir quelque chose de la présence de Dieu, c'est que l'homme
n'a pas inventé Dieu pour soulager ses angoisses.
Si les parents sont peu enclins à prendre leurs enfants comme guide spirituel, leur faire choisir entre deux options aussi fondamentales que croire ou ne pas croire en Dieu est tout aussi
curieux. Ma sœur ne semble pas avoir attaché autant d'importance que moi à cette anecdote. S'en souvient-elle encore ? Pour elle, la question de Dieu semblait avoir été réglée une fois pour
toutes, du moins en apparence car lors des obsèques de mon père, elle a affirmé avoir senti le moment où son âme quittait son corps pour s'élever.
Découvrir à six ans que les parents ne sont pas détenteurs de vérités intangibles produit un choc en même temps qu'un sentiment d'insécurité. L'attitude de mon père m'obligeait à ouvrir des
portes inconnues. Comme il ne m'offrait que des incertitudes, je ressentais l'urgence de me placer sous la protection de Dieu. Mon père ne me transmettait pas de valeurs spirituelles
structurantes. Il me demandait de les trouver par moi-même. En ne m'éclairant pas de la force de ses convictions, il me présentait un monde à la carte, dans lequel chacun choisit sa vérité
mais il ignorait qu'il ne lui serait plus possible de m'imposer les règles qu'il estimerait utiles à mon éducation.
Si les gens pouvaient croire ou ne pas croire en Dieu, je me sentais aussi en droit de choisir entre obéir ou désobéir aux règles sociales, le tout n'étant qu'une question
d'autodétermination. Mon père n'en sachant pas plus que moi sur l'existence de Dieu, il ne me restait donc qu'à suivre mon intuition. Ceci explique sans doute pourquoi j'ai toujours privilégié ce
que je découvrais par moi-même sur les règles écrites d'avance ou les dogmes prêts à consommer. C'est sans doute en ceci que mon père m'a tracé, sans le savoir, une voie royale vers la liberté.
Lorsqu'il s'en est aperçu, il était déjà trop tard.
Était-il souhaitable de me placer si jeune devant une prise de responsabilité, généralement réservée aux adultes ? Demander à un enfant de cet âge de choisir entre l'existence ou la
non-existence de Dieu paraît aussi incroyable que de lui donner le droit de vote. Sur le plan politique, les conséquences seraient confuses. Un choix spirituel aussi important à six ans place un
enfant aussi sensible que moi devant le couple inséparable de la certitude et de l'incertitude. Il offre le croire en même temps que le doute. Est-ce pour ceci que ma vie a toujours oscillé entre
les deux ? Grâce à l'attitude éclairée, mais utopique, de mon père, j'ai pu mettre un sens sur mes intuitions d'enfant. Elles me soufflaient que Dieu était le Créateur du monde. Était- ce
uniquement pour prendre la part de gâteau que ma sœur m'avait laissée ou bien était-ce parce que je le savais déjà en moi depuis toujours ? Quelle importance ?
Les rencontres avec Dieu ne sont jamais vraiment liées au hasard ou alors le hasard est sa marque de fabrique. L'état de grâce spirituel protège des regards inquisiteurs. Enveloppé dans un
tissu rigide, momifiant le quotidien aux rêves délavés, il passe inaperçu. L'enfant mystique est simplement “ailleurs”. Aussi n'ai-je que peu laissé deviner la ferveur religieuse secrète qui
était en moi. J'ai osé extérioriser ce penchant après avoir vu un film sur Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus à la télévision chez ma grand-tante. Je n'avais plus qu'une idée en tête : devenir
religieuse.
Je ressentais la brûlure du désir d'absolu. Je savais d'instinct que je n'aurais de cesse de retrouver l'étrange impression que la vie ne pourrait jamais rien me donner d'aussi intense que
ce souffle ardent. Je déambulais chez ma tante Marcelle, vêtue de tissus noirs qu'elle avait gardés dans des armoires après la fermeture de sa mercerie. Je disais vouloir devenir bonne-sœur, mais
je comprenais mal pourquoi ma tante juive fondait en larmes. Je ne voyais pas où était le mal. Me sentir incomprise fortifiait ma détermination. Tante Marcelle croyait les catholiques
responsables du malheur qui s'était abattu sur sa famille juive. J'ai donc rangé les voiles noirs dans ses placards et mes élans mystiques au creux de mon âme.
C'est à l'abri des regards que je devais désormais lire les Évangiles ou prier à voix basse, quand je savais tout le monde endormi, protégeant secrètement ces instants magiques qui ne
disent pas leur nom et encore moins celui de leur inspirateur. Ils ne sont autorisés que parce qu'ils semblent détachés du religieux.
Les moments éclairés par la Présence sont des plages de plénitude où le flux et le reflux s'unissent dans la caresse d'une vague, devenue berceau. Ils tanguent dans ces brefs instants de
communion avec la nature, quand une plante nous émeut, un nuage nous parle, un insecte nous salue, un chat vient chercher une caresse ou un petit enfant nous inonde de sa joie de vivre
communicative. Avec eux, se détachent des parcelles de terre urbaine pour retourner dans le jardin d'Eden.
Il n'est pas nécessaire d'attendre des miracles pour sentir parfois ce souffle si difficile à traduire avec des mots. L'impression qu’“IL” est là dispense de se poser la question de
savoir si Dieu existe ou non. Que nous soyons croyant ou mécréant, ces petits cadeaux du ciel nous sont offerts, mais c'est un plus grand bonheur d'en percevoir l'origine, car cette connaissance
assure la continuité de ce flux.
Pourtant, cette conscience s'écrit en pointillés car le doute fait partie du croire. Ils se répondent mutuellement ou ils se repoussent, mais ils cheminent ensemble. Le doute pose des
points d'interrogation à la fin de chaque phrase où Dieu est exprimé comme sujet ou comme objet. Le choix proposé par mon père consistait à déterminer où devaient être placés les points
d'interrogation.
Dieu a-t-il crée l'homme ? L'homme s'est-il crée tout seul ? Bien malin qui peut répondre à ces deux questions, car il faut d'abord déterminer si la création de l'univers émane ou non
d'une intelligence infinie. Si je donne parfois l'impression d'énoncer des certitudes, mes affirmations ne sont pourtant qu'une suite de points d'interrogation écrits à l'encre
invisible.
J'ai souvent douté. Si ma vie n'a pas été qu'une suite de rendez-vous avec Dieu, il n'est aucune de ses étapes qui n'ait cherché, sous une forme ou sous une autre, une rencontre avec les
plans spirituels plus que religieux. Tous les points d'interrogation invitent le doute à laisser un espace, pour que le divin s'y immisce, seulement s'il s'y sent autorisé.
Le doute danse avec la foi. Ce couple est tellement indissociable que si le doute disparaissait, la foi irait immédiatement le rechercher. Dieu se sentirait peut-être trop seul si le doute
ne rappelait pas, aux personnes qui l'éprouvent, le négatif de sa Présence. Le négatif d'une photo n'est pas le néant. Ce qu'imprime la plaque argentique existe.
Croire en Dieu me donne la possibilité d'ouvrir les portes verrouillées par la raison ou si je n'ai pas les clés, de me mettre sur la pointe des pieds pour écouter sans être vue, ce qui se
passe de l'autre côté. De temps en temps, il m'en vient des intuitions, d'autres fois peut-être des illusions, parce que je ne discerne pas toujours très bien ce monde au-delà du visible où le
désir se confond parfois avec la réalité. Mais si le désir semble aussi abstrait, n'est-il pas le réel de l'ailleurs ? La part de gâteau laissée par ma sœur est la conscience que ces portes
existent et que ce qui s'y passe derrière me concerne autant que ce qui se passe dans le monde connu. Les gens athées sont bien trop bien élevés pour écouter aux portes, afin de savoir ce qui se
joue “ailleurs”.
Peut-être le divin se dérobera-t-il tant que je n'aurais pas mis de côte les doutes m'empêchant de trouver la bonne clé ? N'étant pas serrurier, il m'arrive de renoncer, happée par la
concrétude du monde ambiant. Et perdant la grâce, je m'attriste devant une rose qui se fane sans deviner la tige invisible qui la hisse vers le ciel. C'est le divin qui choisit le moment de venir
effleurer mes perceptions. Il me suffit juste de sentir qu'il existe. Il devient le chemin.
Pour moi la conscience de Dieu ne relève pas du croire. C'est une expérience intime qui laisse une empreinte indélébile aux gens qui ont senti cette Présence au plus profond d'eux-mêmes.
Pour cette raison, j'ai pu sans difficulté choisir de laisser cette conscience diriger ma vie sans pour autant continuer de voir le récit de la Genèse avec les yeux d'une enfant de six ans.
Faire parler les Écritures pour entendre ce qu'elles peuvent encore nous révéler est éloigné de la démarche de certaines personnes qui dissèquent les croyances. Elles fustigent les plus
farfelues pour s'accrocher aux plus rationnelles en priant secrètement pour que la Révélation les balaient. Malgré le désir de s'en approcher, ces personnes me semblent à des années-lumières de
Dieu.
Aucun être humain n'échappe au choix qui lui est posé. Il peut refuser Dieu, en se désintéressant du devenir de son âme égarée dans sa non-conscience d'elle-même. Il peut au contraire
choisir d'assumer spirituellement la destination de son âme, dans la plénitude de la conscience de Dieu. Dans les deux cas, il s'agit toujours un saut dans l'inconnu. Les escales dans un hôtel
quatre étoiles et les assurances tous risques ne font pas partie du voyage. Si les nouveaux “ tour operators” pour l'au-delà sont les scientifiques dont les connaissances devraient nous
baliser le parcours, il n'est pas certain qu'ils éclairent nos derniers instants, au point de nous donner envie de rejoindre l'éternité au plus vite. La conscience de Dieu transcende les savoirs
jusqu'à faire réfléchir le scientifique qui cherche des preuves, mais au moment crucial, aucune conclusion de chercheur ne nous ne nous renseignera plus que cette petite voix qui sait ce que ne
disent pas les mots, qui résonne sans produire aucun son et qui danse comme une onde rejoignant le souffle sacré en murmurant : " Viens, je t'attends ".
Le doute ne serait-il pas simplement l'expression d'un dialogue avec Dieu ? Mais le divin se trouve-t-il en face de moi ou à l'intérieur de moi ? Je pourrais poser la même question pour le
doute. Si ce dialogue existe, c'est que doute et foi se confondent mais comment serait-il possible de douter de quelque chose qui se trouve en soi ? La conscience de Dieu reste
insaisissable. Parfois, pourtant, Dieu s'impose à moi comme une évidence. Il ne s'agit ni d'une vérité ni d'une conviction et encore moins d'une croyance.
Je pourrais résumer l'existence de Dieu en disant simplement : " Je le sais ", comme je peux savoir ce que la vie m'a appris, mais il m'est difficile de le traduire aux autres s'ils n'ont
pas en eux-mêmes éprouvé quelque chose de similaire. Il me semble pourtant égoïste de garder, pour moi seule, quelque chose d'aussi important. Si Dieu se manifestait à moi, ne devrais-je pas
donner aux autres des indices, non pas pour qu'ils me croient sur parole, mais pour qu'ils soient plus réceptifs aux signes qui pourraient les mettre sur la voie ? Ce dialogue avec Dieu ne me dit
pas pour autant le pourquoi et le comment de nos origines. Il ne m'aide pas toujours à mieux vivre, car les rapports humains sont loin de n'être construits qu'autour des valeurs spirituelles.
Suivre le divin, c'est accepter de me marginaliser. Ce n'est pas un chemin facile. Je suis tentée de dire à Dieu : " Puisque je sais que tu es là, explique-moi tout ce que j'ai besoin de
savoir ! ". Il me laisse avec mes incertitudes. Elles sont ce qu'il a de mieux à m'offrir parce que c'est dans ces interstices qu'il tend un pont entre deux mondes. J'emprunte de plus en
plus souvent ce pont.
Lorsque j'étais encore influencée par l'athéisme de ma famille, je ne pouvais m'éloigner sans culpabilité du monde matérialiste, qui seul était censé exister. Aujourd'hui, j'ai l'impression
d'avoir élu domicile sur ce pont, mais il me semble que je me rapproche de la rive spirituelle. C'est du moins mon désir, mais heureusement Dieu a tracé ce pont pour que les deux rives reflètent
sa lumière.
Mon père avait sans doute tenu à nous préserver des évidences imposées. En en ceci, il a eu raison. Dieu ne peut être qu'une rencontre sans cesse renouvelée, mais pour
qu'il y ait des retrouvailles, il faut préalablement s'être éloigné, ce qui suppose une proximité préalable. Parce qu'il contribue à la séparation, le doute est la promesse d'un lien plus fort
avec Dieu.
Entre flux et reflux, mon âme le cherche, le trouve, le perd et le reconnaît comme un être aimé. Des vagues de désespoir me submergent parfois. Elles s'effacent grâce à la prière ou
simplement parce que le courant les emporte ailleurs. Je m'éveille ensuite, heureuse de vivre sans qu'il y ait de raison particulière ni qu'il y ait la moindre annonce de bonnes nouvelles à
l'horizon.
À quoi me servirait ma vie si c'était pour garder la tête dans les étoiles et rester blottie dans le cœur de Dieu sans jamais rencontrer l'amour sur terre ? Pour la mystique que je suis,
tous les chemins que j'emprunte mènent à Dieu, y compris ceux où je semble m'être fourvoyée.
Au détour d'une erreur, d'un égarement de mon âme, il se manifeste dans son étrangeté. Je me demande si Dieu peut vraiment se révéler sur des sentiers familiers ; si c'est
le cas, c'est sans doute qu'il y a eu un pas de côté, permettant d'aller à sa rencontre. Les religions ne semblent pas trop à l'aise avec ces instants fugitifs où Dieu vient à nous, loin des
dogmes, des prêches ou des écritures saintes. L'amour est l'une de ces incontournables échappées.