Le début du livre ne donnant pas un aperçu satisfaisant des ruptures de style et donner peut-être à penser qu'il ne parle que de politique ou de souvenirs de jeunesse.Je propose donc un nouveau chapître à la lecture. En espérant qu'il vous donnera envie de découvrir "la Grognasse".
Vous avez passé de bonnes vacances ? Moi pas ! Y a pourtant eu les tempêtes, mais c'était terminé : On dirait que la télé fait exprès de nous mettre les catastrophes en hiver quand
les gens sont pas en vacances. En plus, ils ont enlevé les arbres déracinés.
Alors, on arrive au camping des Moustiques... On retrouve notre emplacement habituel et on plante notre tente à l'ombre d'un gros chêne ... envolé. Mon mari, il a pris, en
souvenir, une photo du fantôme de l'arbre. Malheureusement, sur la photo, on voit juste le mec qui se cachait derrière l'arbre virtuel pour pisser ou peut-être faire autre chose, parce qu'à ce
moment précis il matait dans ma direction. Faut dire que j'enlevais le bas pour me changer.
Y a quand même eu des orages : poum poum ! La vache ! J'ai même attrapé le coup de foudre. Mon mari, il aime pas trop quand il l'attrape pas en même temps que moi. Mais, je vais
quand même pas tout lui refiler. Ah, ça vous fait une drôle de secousse, le coup de foutre ! Vous avez le feu aux fesses, le cœur qui fait des bonds ! J'étais survoltée et je me suis même
retrouvée tellement blême que j'avais un “nez clair” au milieu de la figure. Mon mari, pas du tout branché s'approche de moi. Je lui crie : « Ne me touche pas, tu vas
t'électrocuter !» II me répond : « Ça risque pas, j'ai plus de jus ! »
Ah, et puis on a quand même été à Roubignolles. Á peine installés, les gendarmes viennent nous interroger. Il venait d'y avoir un crime, juste au moment de notre
arrivée. On a failli être aux premières loges. J'avais rien vu. Alors, j'ai raconté aux gendarmes, tout ce que j'avais pas vu :
Deux jours plus tard, ils reviennent. Ils embarquent mon mari, parce qu'il ressemble au portrait robot du meurtrier ! Ils le placent en garde à vous. Après, ils le font mettre de
profil, à quatre pattes et même cul nul ! Et puis, ils le relâchent parce qu'il a pas le profil de l'emploi : trop “con-sentant”. Pas assez féroce ! Finalement, c'était pas lui
l'assassin. Les gendarmes, y z' ont confondu parce y z' ont fabriqué le portrait robot à partir de mon témoignage !
Oh là là ! Hier, au marché, j'ai entendu une bonne femme qui faisait son intéressante parce qu'elle avait été prise dans un incendie de forêt , évacuée et tout ce qui va avec. La
veinarde ! C'est pas à moi que ça arriverait, ces choses là ! Moi, avec ou sans incendie , y a même pas un pompier pour me prendre dans la forêt ! “Ça tire” à mon âge !
On peut plus rien voir maintenant. Même les accidents de la circulation, ils nous empêchent de regarder. En plus, ils voudraient carrément les interdire. Quand on s'approche
pour voir les blessés, la police dit : “Couchés, ah non... circulez... y a rien à boire !”. C'est pas juste. Ils veulent être les seuls à profiter du spectacle, ils se régalent eux, ils en
bavent. Sauf qu'ils veulent pas qu'on les voie, leurs bavures !
J'aimerais aller à l'étranger parce qu'il se passe plus de choses. Mais pour ça, il faut prendre l'avion et ça, j'aime pas. Faudra pourtant que je m'habitue parce que mon rêve, c'est
d'aller dans un pays où ils prennent les touristes comme potage . Quand ils rendent leur potage, ça fait du bruit : Y a le Président de la République qui en rajoute une louchée. Y a toutes les
télés à l'aéroport. C'est un coup à devenir célèbre, ça !
Moi, personne ne vient jamais m"interviewer, même quand j'amène mes gamins à l'école ou que je vais au boulot à pied parce qu'il y a une grève de bus. Mais ça va changer : On se fait
construire notre maison dans le lit d'une rivière. En plus, c'est la seule maison ! Comme ça, à la première grosse inondation, la télé sera bien obligée de nous interroger et nous filmer dans
notre maison engloutie.
Où est-ce qu'elle veut en venir encore, celle là avec ses vacances ratées. J'allais évoquer mes rares moments de bonheur et de détente et elle s'impose une fois de plus avec
ses conneries. C'est ma voisine ou plutôt la votre. Ou peut-être est-ce votre collègue ou votre concierge, à moins que ce soit votre belle mère. C'est bien le style à faire belle mère,
celle là ! Enfin c'était ... Elle a préféré s'offrir un radeau plutôt qu'une maison. Y a eu une très grosse vague et puis plus rien. Y en aura d'autres pour la remplacer et chercher à faire
coïncider les vacances avec les catastrophes. Qu'est-ce qu'on ferait pas pour une photo dans Paris-Match ?
Pour nous, c'est beaucoup moins compliqué. Les vacances, connaît pas ! Sauf cette année. On a eu brusquement envie d'évasion. Y a que Julien qui partait dans la famille ou en colo.
Pour nous, rien ! On a oublié d'être autre chose que les parents de Julien. Même à Bordeaux, la mer devenait abstraite, irréelle, reléguée au bout du fleuve. Il arrive pourtant qu'un
vent iodé nous chatouille les narines et ramène quelques mouettes sur la Garonne. Elles repartent avec la marée, rejoindre l'océan. Á part ça, elle avait fini par ne plus me manquer, la
mer. Dans mes rêves, je la voyais emmurée : une mer sans horizon. Je l'avais enfermée dans le poste de télévision. Et plusieurs étés de suite, on se contentait de ces conserves de mer ou d'océan
et de sardines en boîte.
Mais cette année on a voulu faire, nous mêmes, nos provisions. pour mettre des images de vacances en réserve pour l'hiver ou les fixer sur une pellicule. Une évidence s'impose :
Fabriquer des souvenirs heureux pour Julien. Je n'aimerais pas qu'il ne garde de moi qu'un visage grave, ma tête des mauvais jours devenue presque quotidienne ou mes peurs : Besoin de
partir avec lui, de capturer des rires pour plus tard.
L'été s'étire, à peine égayé par l'éclipse du siècle. Á Bordeaux, elle nous a même pas fait la totale. Elle nous a laissé, une fois n'est pas coutume, un croissant de soleil sous un
ciel de lever du jour ébouriffé dans ses draps d'orage.
Ce jour là, j'ai surtout vu des lunettes. Heureusement, l'éclipse, la vraie, elle était à la télé avec vue imprenable sur une foule d'extraterrestres aux yeux rectangulaires noirs !
J'espérais au moins qu'il allaient nous mettre les images de la station Mir s'écrasant sur Paris. Mais, rien de tout ça, car ce sera pour plus tard. Les prédictions sont plus drôles
que la réalité !
Tout de même, elle m'a laissé une sensation bizarre, cette éclipse : une impression de vertige qui emporterait bientôt tout un pan de mon existence et des morceaux de mon enfance. Je savais
qu'elle n'amènerait rien de bon. Quand la lune nique le soleil, c'est toujours de mauvais augure. Sûr que c'est à cause de ça que juste après, y a eu un gros tremblement de terre en
Turquie. Les tempêtes du siècle aussi, elles ont été conçues pendant l'éclipse. Je me demande même si le changement de millénaire, c'est pas aussi à cause de ça. Faudra vérifier dans les
éphémérides pour voir si à chaque fois que le soleil et la lune sont scotchés, ils nous feraient pas un nouveau millénaire !
Heureusement que l'éclipse ne nous a pas amené un raz-de-marée, parce que les vagues, elles sont assez grosses comme ça ! Tout ça, c'est parce que la planète se réchauffe. Moi,
j'aime bien l'été, mais pas en hiver. Si ça continue, le climat, il va avoir encore plus de fièvre et le niveau des eaux va monter d'avantage. Les esquimaux, ils vont perdre leur culotte
polaire et après, on connaît la suite: Un bébé, quand on lui enlève sa couche, ça coule. Mettez-le dans une baignoire, le niveau de l'eau monte. Des esquimaux givrés sans culotte polaire c'est
pareil. Il fond mieux, l'esquimau, sauf que là, c'est le niveau de la mer qui monte. Faudrait pas mettre à décongeler trop souvent, parce qu'on les aime bien nos sorbets salés.
Faut quand même préciser que c'est pas qu'à cause des esquimaux si les icebergs fondent. C'est à cause du rejet de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Quoi atmosphère ? Est-ce que
j'ai une tronche d'atmosphère? Non ! Et bien tant mieux . Parce qu'avec tous ceux qui pètent dans l'atmosphère, on préfère ne pas se prendre ça sur la gueule ! En effet “les fesses de
serre”, c'est provoqué par tous ceux qui serrent pas assez les fesses et laissent échapper des prouts prouts. C'est vrai qu'il y a aussi des usine et des bagnoles qui lâchent des gaz, mais
ça, on y peut rien. N'empêche qu'en France, quatre pour cent des émissions péteuses pourraient être évitées. C'est le pourcentage de méthane émis par les bovins. Remarquez, j'ai rien contre
ces braves bêtes. On connaissait déjà les vaches folles. Maintenant, y a des vaches pétasses. Il existe même des pétasses vaches. On en a tous rencontré.
Encore qu'il y a pas que les vaches qui flouzent. Y a aussi les moutons. En Nouvelle Zélande, tous les moutons sont responsables de quatre-vingt-dix pour cent des émissions de
méthane, Sûr que s'ils ont remplacé les bagnoles par les moutons, ça finit par polluer autant, même si ça roule moins vite. N'empêche qu'avec la montée du niveau des océans, un jour,
y aura peut-être plus de Nouvelle Zélande. Surtout si les moutons sur la crête des vagues par “sale temps pètent”, c'est très risqué.
Justement, moi, c'est pour ça que j'ai peur d'aller me baigner dans l'océan. Á Lacanau, je crois mourir quand je les vois écumer si près de moi. Quand nous y allons pour la journée,
je mets deux jours à m'en remettre. Avant, j'attendais le drapeau vert pour tremper les pieds, et encore sans vaguelettes s'il vous plait ! Ça n'arrivait jamais ; c'est dire à quel point
les flatulences des vacanciers indélicats gonflent les flots !
J'ai enfin compris pourquoi ils s'unissent tous pour nous réchauffer la planète, les industriels, les vacanciers, les éleveurs, les taxis, les bovins, les politiques et les moutons. Tout
ça, c'est pour faire des grosses vagues pour amuser quelques surfeurs.
J'ai envie de les apprivoiser, les vagues ou d'être vaincue par elles. Mais je reste au bord. Elles se brisent. Elles pourraient m'enrouler dans leur couverture d'écume. Des gens sautent.
Des gens crient comme à la foire quand le manège les jette à la renverse pour leur faire voir le monde avec les pieds à la place de la tête. Je rebrousse chemin. L'océan est plus
fort.
L'océan a gagné. Quand il m'a imposé son autorité pour la première fois, j'avais à peine neuf ans. C'était à Hossegor. J'avais deux bouées autour de la taille. Je savais qu'elles ne
pourraient rien contre la force d'une lame de fond. J'appelais ma mère. Elle m'engueulait pour que je cesse d'avoir peur et de hurler. Je ne risquais rien. Je n'avais pas de mère. J'avais deux
bouées.
Depuis, je traverse l'existence avec deux bouées. Je crains toujours la vague qui pourrait m'enlever. Pourtant, il me fascine, l'océan. Il devient à lui seul une clameur. Il a
déroulé les cris, les rires et même les éclaboussures pour les disperser au large.
Plaquée sur le sable humide, je l'entends gémir, souffrir, tordre ses flots tourmentés, emprisonner le vent. Et toujours ce soleil de plomb qui n'a pas emporté la lune dans sa folle course
d'éclipse. Alors, je me redresse. Je m'assois et je regarde droit dans les yeux l'océan chaviré. Je le charme à distance, comme une bête sauvage dont je souhaite les faveurs , peut-être la
clémence. Ses serpents d'écume ondulent. Je devine sa respiration haletante. Je me perds dans son souffle. Je suis sa méduse. Il ne peut rien pour moi. J'implore son pardon.
Quand nous rentrons à Bordeaux, j'ai la peau éclatée de soleil et de concentré de bonheur. L'océan tangue dans ma tête. Ses vagues se perpétuent et sifflent dans mes
oreilles ... J'ai greffé en moi, l'écho de la mer.
Bientôt, Lacanau ne nous suffit plus. On veut des vraies vacances, même brèves. On achète une tante igloo pour nous trois. Pas de matelas. Juste des tapis, de sol pour campeurs
endurcis : ce que je ne suis pas...
J'aime les caps, les pointes et les finistères, les endroits où on a l'impression d'être parvenu au bout du monde. En sachant que derrière l'horizon, des gens vivent , aiment
et nous ressemblent. Á la pointe de l'estuaire, les cheveux au vent, je me sens la figure de proue d'un immense bateau qui serait le continent. Plutôt mégalo comme impression, mais très grisant.
C'est ce qui m'a guidée vers la Pointe de Grave où j'ai entraîné les miens.
Au bout de la jetée, les eaux grises de la Gironde font au-dessous de nous des remous peu engageants. Sûr que la Garonne charrie un peu des reflets glauques de Bordeaux et ses
égouts, aussi. C'est à cause de ça que les eaux sont noirâtres. L'océan épouse l'estuaire à regret. C'est un mariage de raison. Ils se rejoignent dans un tourbillon. L'océan généreux offre au
fleuve ses marées : sinistre et envoûtant. Au loin, le bac qui va vers Royan. Trop gros cul, il nous gâche l’insolite. Nous retournons vers l'océan face à l'horizon.
Nous campons entre Soulac et le Verdon sous le regard omniprésent du phare de Cordouan. La rentrée approche. C'est le moment de prendre des forces. Nous en aurons besoin. Il fait une
chaleur étouffante.
Le matin nous réserve une surprise, un cadeau. Un petit chemin sous les arbres, deux petites voies ferrées à traverser. Au bout, le paradis nous attend. Courage ! Il y a encore une
dune à franchir. Et puis, la plage rien que pour nous. L'océan lui-même s'est transformé en grand lac avec juste quelques clapotis pour me bercer. La marée basse découvre des flaques et des
baïnes, une petite île devenue escale pour les mouettes. Je peux m'abandonner à l'océan. J'accepte ses avances et ses caresses salées. Julien me rejoint. Lui non plus n'aime pas les
grosses vagues. Passe un nudiste péchant des coquillages. J'aimerais me baigner nue, mais m'y refuse à cause de Julien. Son père et lui ont mis des plumes dans leurs cheveux.
Ils redécouvrent l'innocence de la vie primitive.
Alors, nous oublions les courbatures des nuits à la dure et les piqûres de moustique. Pendant six jours de bonheur, même l'océan a voulu faire la paix. Mais quand je ferme les yeux
le soir sous la tente, j'ai la tête qui tourne. Je tangue au creux des vagues.
De retour à Bordeaux, je suis clouée sur place. Bouger me donne la nausée. Mes vertiges s'accentuent. J'ai des problèmes d'équilibre. Côté médical c'est pas très clair :
l'oreille interne, Elle m'a offert le son des vagues pour que j'les oublie plus. Ils appellent ça des acouphènes. Moi, je préfère dire “l'océan ”et parfois “les cigales”. Je ne les écoute
plus. J'ai le mal de mer. Peut-être le mal de mère. La mienne et celle que je suis devenue. Je sens dans ces vertiges, comme une prémonition. La rentrée s'annonce glissante, à perdre pied
pour de bon !
Les vacances ont emporté mon père. Ou peut-être était-ce l'éclipse. Il voulait tellement la voir. Dans son village de l'Oise, elle devait être totale. Il a mis sur ses
yeux presque aveugles, les lunettes carrées. Il a attendu. Les nuages ont tout caché. Mon père était déçu ! Sûr que maintenant il a retrouvé la lune et le soleil réunis pour lui. Mais je savais
bien que cette éclipse était de mauvais augure.
Peu après, il est mort, suite à une négligence à l'hôpital. Une erreur de diagnostic. On voulait porter plainte, mais allez prouver quelque chose ! Ils auraient fini par avoir le dernier mot. Il
était tellement malade, le cœur, les poumons, le foie et tout le reste ! Ils n'ont pas osé l'opérer. Mais ils auraient pu le dire !
Pourtant, si j'avais les moyens je ferais quand même un procès. Pas pour gagner, mais pour demander qu'on respecte la dignité des gens, même quand ils sont très malades. On n'a pas
le droit de leur voler la vérité, de leur faire croire qu'ils sortiront dans deux jours et leur donner un repas normal que le foie ne supportera pas : le dernier repas du condamné qui ne
sait pas qu'il vit ses dernières heures. On nous a privés de prendre congé de lui. On a emprisonné les mots qui apaisent, empêché de laisser filer le fleuve d'amour retenu comme les eaux d'un
barrage, par peur de se noyer. On nous a pas laissé exprimer ce que nous étions les uns pour les autres et qu'on ne sait pas dire parce qu'on a parfois honte de ce qu'on est devenus, honte
d'avoir laissé échapper l'amour ...
Je suis allée à l'enterrement. Je les ai écoutés parler, tous, ma mère, ma sœur, mon frère et même les voisins. Ils décrivaient un homme que je ne connaissais pas ou mal :
mon père. Dans mes souvenirs, il n'était pas celui qu'ils évoquaient.
Maintenant qu'il n'est plus là, je voudrais préserver le meilleur de lui. Heureusement, il me reste des images de la petite enfance, les histoires qu'il nous racontait le soir et les
beaux livres qu'il m'offrait. Il nous laissait le choix entre la création de la vie façon Genèse ou l'histoire du petit poisson devenu grenouille, puis mammifère avant d'avoir la drôle
d'idée de se transformer en homme. J'ai choisi de croire en Dieu.
Je reste seule avec mes regrets déplacés d'avoir fini par oublier qu'il était quelqu'un de bien. Je vais devoir gommer de ma mémoire, l'adolescente meurtrie de ne
trouver que des coups à la place de paroles réconfortantes.
Il n'a jamais compris que je séchais les cours parce que je me sentais rejetée par les autres. Je cachais ma souffrance par des mensonges en lui affirmant que je n'avais
jamais manqué le lycée. II voyait rouge. J'entends encore ma tante dire à ma mère : « Fais quelque chose, il va la tuer ! » Après, il claquait la porte et sortait. Ma mère me reprochait de
l'avoir encore énervé. Elle craignait qu'en prenant la voiture, il ait un accident. Et personne pour me consoler.
Á l'époque, c'était normal de corriger les enfants. Même les flics le lui avaient conseillé après ma fugue. Il pouvait pas savoir. J'ai pardonné depuis longtemps, mais je refuse
d'oublier un fragment de mon histoire qui me permet de comprendre comment je suis devenue celle que je suis. J'ai besoin de toutes les parties de moi pour accompagner Julien.
Dans le cimetière du village, le vent du Nord était glacial. Je l'ai écouté craquer en écartelant ma mémoire dans l'écho du plat pays sangloté par Jacques Brel. Il y avait du monde.
Et toutes ces fleurs, pour dire à quel point il était apprécié pour ses qualités humaines. Ces bribes de vérité et celle que j'avais faite mienne s'opposaient et pourtant
finissaient par se confondre. Qui pouvait vraiment dire quel homme il a été au plus profond de lui-même ?
Quand ils sont tous partis, je suis retournée me recueillir sur sa tombe. L'amour n'en est que plus grand si on l'accepte avec ses ratés. Comme il n'y avait pas eu de cérémonie
religieuse, j'ai demandé à Patrick et Julien d'allumer un cierge pour qu'il retrouve sa trajectoire céleste en suivant la course de la lune vers le soleil.