DÉCOR : Une chambre aux murs blancs et avec très peu de meubles, une grande fenêtre laissant entrevoir une ville avec d'immenses tours.
Une jeune fille aux cheveux longs, est allongée en chien de fusil sur un lit. Elle est dans une demi-pénombre, pendant que l'on entend la voix du conteur.
VOIX DU CONTEUR : II était une fois, un étrange pays qui ressemblait à beaucoup d'autres. Les hommes et les femmes qui y vivaient ne savaient plus aimer. Et pire encore, ils étaient devenus stériles. C'était un pays sans enfants et la mort rôdait dans cet espace de sécheresse et de désolation. Les habitants souffraient en silence sans jamais se plaindre. Leurs visages étaient inexpressifs et leurs regards vides. Ils n'attendaient plus rien. Ils ne se parlaient plus. Á peine se voyaient-ils quand ils se rencontraient. La maladie, la folie, le suicide et la violence restaient leur ultime espoir de ressentir la moindre émotion. Et pour se protéger, ils reléguaient ceux qui redécouvraient en eux une parcelle de vie, dans la partie la plus retirée du pays appelée le “Ghetto”. Le soleil n'envoyait plus ses rayons et les habitants de ce pays erraient dans un brouillard épais. Il n'y avait plus un seul arbre, plus une seule plante et les animaux avaient fui depuis longtemps.
Que s'était-il donc passé ? On raconte que ce pays avait été semblable à beaucoup d'autres, au mien peut-être ou au votre... C'était un pays riche et prospère, trop peut-être, car c'est pour ça que le drame a commencé. Les habitants ont accumulé des richesses matérielles au détriment des lueurs de l'esprit. Ils ont construit des usines et des bureaux dans des tours pointant vers le ciel. Leurs maisons ressemblaient à des forteresses. Ils s'y barricadaient pour profiter de leurs possessions sans volonté de partage. La haine et la peur des autres s' étaient installées doucement. De temps en temps, quelques illuminés prônaient d'autres valeurs, mais la méfiance dissuadait les gens de les suivre. C'est alors qu'est arrivé le Dictateur.
Bétizumen, la capitale, était occupée par l'armée. Les rues étaient désertes pendant la journée, mais le soir, à sept heures précises, la foule devait descendre pour acclamer le Dictateur. Il passait au volant de sa limousine, escorté par des soldats. Il n'avait pas de chauffeur pour bien montrer que c'était lui qui conduisait le destin de ses sujets. Ensuite, chacun devait rentrer dans sa tour pour regarder l'unique programme à la télévision.
C'était un soir comme les autres : La foule était dense et neutre, les visages, imperturbables. Et ce fut à ce moment précis qu'elle fit son entrée dans la ville. Elle, une jeune femme comme personne n'en avait jamais vu par ici, vêtue d'une tunique blanche dissimulant à peine un corps aux formes pleines, souples et gracieuses, des longs cheveux blonds encadrant un visage exprimant une joie de vivre et un amour infini. Son regard avait la candeur de l'enfance. Il y avait en elle tant de lumière et de simplicité, que son apparition touchait même les cœurs les plus endurcis. Elle souriait. Á Bétizumen, ce sourire sincère et généreux avait quelque chose d'indécent. Les hommes semblaient fascinés. Ils comprirent qu'ils avaient oublié le souvenir de la féminité. Leurs compagnes bouleversées retenaient leur souffle.
Il se passa alors quelque chose que personne n'aurait jamais pu imaginer ici. La foule négligea son devoir, oublia le Dictateur et suivit cette femme mystérieuse. Elle arriva sur la place publique. Tous étaient rassemblés autour d'elle.
La jeune fille se lève peu avant la fin du récit, se dirige vers la fenêtre qu'elle ouvre et regarde. On ne voit pas ce qui se passe mais on entend.
VOIX DE LUCE : Bonjour, mon nom est Luce. Je ne fais que passer parmi vous. Je suis émue de votre souffrance, mais sachez que votre détresse peut vous conduire vers un monde plus heureux où l'amour est la valeur essentielle. Ne secouez pas la tête ! Je vous dis que c'est possible. Ce lieu ressemble à un immense jardin et il y a de la place pour vous tous. Regardez votre vie et le monde que vous avez créé ! Vous êtes malades et moroses et vous ne pouvez même plus enfanter ! Si vous continuez ainsi, dans vingt ans il n'y aura plus un seul survivant parmi vous. Osez changer ! Á la sortie du pays, il y a un chemin, nommé la route de l'ouverture. Ce chemin mène à la forêt. Il n'est pas sans danger ; ça, je ne peux pas vous le cacher. Mais celui qui persévère peut connaître la source d'amour et de fécondité et s'y baigner . C'est de cette source que naît la vie qui se perpétue. Peut-être nous retrouverons nous la-bas ? Croyez ce que je vous dis ! Á bientôt.
On entend des remous.
Bruit de moteur.
Remous .
VOIX DU DICTATEUR : Tirez !
Coups de feu.
Applaudissements.
Bruits de voiture qui s'éloigne.
Nouveaux applaudissements. La foule est déchaînée. Elle acclame le Dictateur plus fort que jamais. Silence .
Célimène, la jeune fille se cache le visage. Elle referme la fenêtre et retourne sur le lit. Elle s'assoit Son regard exprime une la stupeur.
Voir le site théâtral de Martina Charbonnel