Extraits

extrait 1

ACTE 1 scène 1 Amélie : La Tombe

 

 DÉCOR : un cimetière

 Une vieille femme portant un bouquet d'œillets rouges se dirige vers une tombe. Elle sort de son sac, une bouteille d'eau, remplit un vase vide qui se trouve sur la tombe et arrange amoureusement les quelques fleurs...

Elle s'agenouille et semble perdue dans ses souvenirs, les yeux fixant l'horizon...

 

AMÉLIE : Charles... Il y a si longtemps que je ne suis pas venue te rendre visite. J'espère que tu n'es pas fâché. Mais... tu sais, ces dernières semaines ont été très éprouvantes pour moi. Tu ne peux pas t'imaginer... Tout a tellement changé depuis que tu m'as quittée... Toi, tu reposes en paix et sans soucis. Des fois, je voudrais bien être à ta place. J'attends mon heure, mais elle n'est pas encore venue. J'ai une bien triste nouvelle à t'apprendre : Bibiche est morte le mois dernier. Personne n'a compris ce qu'elle avait. Depuis plusieurs jours, elle ne mangeait plus. Elle se cachait sous le lit et gémissait tout le temps. Je l'ai emmenée chez le vétérinaire, mais il n'a pas pu la sauver. Il a dit qu'il valait mieux la piquer pour l'empêcher de souffrir. On pique les chiens pour leur épargner la douleur, mais les humains, personne ne s'en soucie. On les pique pas quand ils se laissent mourir de solitude et de désespoir ! Elle était si mignonne Bibiche quand tu l'as ramenée de chez les Robert ! Une petite boule de fourrure blanche avec des yeux tellement attentifs, si attendrissante que je n'ai pu m'empêcher de l'aimer. Et pourtant, je voulais pas d'animal. Maman disait toujours que c'est malsain et que ça fait des saletés. Mais Bibiche était si gentille, si affectueuse... et intelligente en plus ! Elle comprenait tout ce qu'on disait... Les chiens vous déçoivent jamais. C'est pas comme les enfants. Quand, tu m'as quittée, Bibiche était mon seul soutien. Elle savait que j'étais malheureuse. Elle dormait avec moi et elle me réchauffait. Et puis, avec elle, on venait te rendre visite. Elle reconnaissait ta tombe parmi toutes les autres. Elle t'a jamais oublié, la Bibiche. Oh, elle était si mignonne ! Mais pourquoi faut-il que tous disparaissent ? Bien sûr, y a encore les enfants. Mais, tu sais, ils sont pas toujours gentils avec moi. Irène n'a plus le temps de venir me voir depuis qu'elle est grand-mère et Paul, je préfère ne pas en parl­er. Je me demande comment nous avons pu faire un fils pareil ! Quand je pense que nous nous sommes sacrifiés pour qu'il réussisse ! Il y a pas de justice ( un moment de silence)...

 

 

extrait 2

AMÉLIE : Moi, je veux pas aller dans une maison de retraite. Je me débrouille bien toute seule. Je demande rien à personne... Je suis bien chez moi. Chez nous. Qu'on m'y laisse ! Heureusement, y a les voisins et les commerçants. Ils sont gentils avec moi. Plus que les enfants ! Je suis pas malheureuse. C'est la vie qui est comme ça. On est plus comme avant. Mais Paul est vraiment un monstre. S'il n'y avait que moi encore, mais il a détruit sa famille entière... Il veut quitter Chantal pour vivre avec une copine de Barbara : Une gamine de dix-huit ans qui ne s'intéresse qu'à son argent ! Barbara est partie en Angleterre. Elle ne pouvait plus supporter son père. Lucie a fait une fugue. Elle a seulement quatorze ans. Je la prends parfois à la maison avec Sébastien qui ne fait plus rien en classe. Tout ça me donne beaucoup de travail. Je ne sais pas ce qui lui arrive. Vingt ans de mariage anéantis pour rien du tout. Il a pourtant pas été élevé comme ça...

 

La tombe bouge de plus en plus.

 

LA TOMBE (d'une voix tonitruante ): Le salopard! Et dire que c'est mon fils ! Si je m'attendais à une chose pareille !

 

Amélie recule effrayée.

 

AMÉLIE : Ciel ! Mon mari ! Mais comment est-ce possible ? Tu parles maintenant ? Mais... que se passe-t-il ? Je deviens folle ou quoi ? Je vois cette tombe se soulever. J'entends des voix ! Paul a peut-être raison. Il faut me faire enfermer. Une tombe qui bouge et qui parle ! Et cette croix qui remue ! Et la voix de Charles ! J'ai peur... Mais n'ai-je déjà pas entendu cette voix ? Oui... J'ai toujours entendu cette voix. Douce musique à mes oreilles !

 

La tombe se secoue.

 

LA TOMBE (tendrement) : Non, tu n'es pas folle Amélie. Je suis bien là. Je suis avec toi.

 

AMÉLIE ( terrifiée) : Tu ... tu... je sais que tu es là-dessous. Je t'ai bien vu quand ils t'ont enterré. Je voulais te toucher, caresser une dernière fois ton visage devenu froid. Et puis plus rien. De la terre... C'est tout. Je viens depuis cinq maintenant. Je t'ai jamais entendu. Je ne sais plus très bien. Charles, mon amour. Je deviens folle. T'es mort depuis si longtemps maintenant. Tu peux pas parler. Ou peut-être est-ce parce que tu parles en moi. J'aime le son de ta voix.

 

LA TOMBE ( amoureusement): Amélie chérie, je suis avec toi.

 

AMÉLIE (émue) : Oh, Charles pourquoi ne me l'as-tu pas fait comprendre plus tôt ? Je viens depuis des années sur ta tombe. Et je ne reçois que du silence, le silence de la nuit, le froid silence de la mort qui envahit tout. Alors, je n'attendais plus rien. Je venais ici me recueillir, chercher ton souvenir, parler avec ton âme. Mais, entendre encore ta voix coléreuse et passionnée comme c'est bon ! Alors la mort ne dissout rien ? Tu n'as pas perdu ton bon vieux sale caractère ?

 

LA TOMBE: On ne le perd jamais.

 

Le livre Théâtre I et II

extrait 3

Amélie donne un coup de pied dans le vase qui se renverse.

 

AMÉLIE :Ça commence à bien faire ! (éparpillant rageusement les œillets) On ne peut même plus se voir sans se disputer !  

Elle s'éloigne de la tombe.  

Oh et puis reste où tu es ! Je m'en vais

 

LA TOMBE : Amélie,   Reviens   !

 

AMÉLIE (revenant vers la tombe et soupirant)   : Ah,   quel dommage que tu n'aies pas changé en cinq ans ! On dit que la mort assagit. Avec toi, c'est pas évident. Tu t'es pas beaucoup calmé. Bon,   excuse-moi ! Mais c'est vrai   !   Tu crois que c'est drôle de s'entendre faire sans cesse des reproches ? J'aurais préféré des retrouvailles plus romantiques !   Enfin, je comprends. Excuse-moi, Charles ! Je ne le ferai plus. Je te le promets !

 

Elle rassemble les fleurs et les arrange amoureusement.

 

Charles, n'en parlons plus ! Ce n'était rien. Je n'avais pas l'intention de te faire du mal. Tromper ça signifie qu'on n'aime plus, mais moi je t'aimais. Je ne t'ai trompé qu'avec mon corps, mais le corps ça compte pas, tu crois pas ? Je ne t'ai jamais trahi avec mon cœur.     En sentiment, je t'ai toujours été fidèle.

 

LA TOMBE : Tu as toujours le dernier mot, comme d'habitude. Bon, je veux bien oublier le passé. De là où je suis, je ne vois plus les choses tout à fait de la même façon.

 

AMÉLIE : Ah, enfin tu redeviens raisonnable!

 

LA TOMBE : Tu m'y as bien habitué. Il m'a fallu être raisonnable les soirs ou tu prétendais avoir la migraine pour que je te laisse dormir. Mais quand je pense que pour aller avec ce salaud...

 

La tombe se secoue violemment.

 

AMÉLIE (l'interrompant ): Tu recommences ! Un peu de tenue Charles ! On a l'air de quoi, ici! Regarde les voisins ! (Elle jette un coup en direction des autres tombes.) Est-ce qu'on les entend ? Tu vas empêcher les gens de dormir. Si tu continues, je ne viendrais plus jamais te voir. Et je tiendrais mes promesses ! J'étais bien tranquille, les cinq années où tu ne disais rien.

 

LA TOMBE (plus doucement) : Pardonne-moi Amélie ! Je suis toujours aussi jaloux. Je le suis encore bien plus maintenant que je ne partage plus tes nuits.

 

AMÉLIE (émue) : Mais si, tu es avec moi. Je rêve si souvent de toi ! Et puis, tu es toujours si présent dans ma tête que je me dis nous sommes encore ensemble. Et toi, est-ce que tu penses parfois encore un peu à moi ?

 

LA TOMBE : Je ne suis pas donc je ne pense pas.

 

AMÉLIE (choquée) : Qu'est-ce que tu dis ?

 

LA TOMBE : Rien, c'est juste de la philosophie. On peut bien s'amuser un peu, non ? (rire affectueux) Bien sûr, ma chérie que je pense à toi.

 

Paru en 2011

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Martina Charbonnel

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Méditations poétiques  sur l'amour à partir d'une étrange et impossible relation virtuelle

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