Début du livre

 

 

Alpha n'avait jamais eu d'autre choix que de devenir  Ève. Elle ne savait pas trop pourquoi cette évidence était inscrite en elle. Si par hasard elle laissait vagabonder son esprit vers quelque considération intime,  sa mère semblant décrypter les secrets de son âme,  la rappelait à l'ordre :

  ‒ Á quoi penses-tu Alpha ?

  ‒ Moi ? Oh  à rien !

Ève paraissait satisfaite. Ces riens juxtaposés en lesquels  Alpha se dissolvait dans la ressemblance avec sa mère formaient la trame d'une existence transparente. Ève se regardait vivre à travers elle. La fusion de leurs individualités  était célébrée comme un  culte.

Vingt-cinq  bougies,  le premier jour du printemps de l'an 2000. Elle ne savait pas pourquoi cet anniversaire était pressenti par sa mère comme un événement particulier. Peut-être précisément à cause de l'an 2000. Depuis le début de l'année, l'humanité semblait chercher des signes annonciateurs de temps différents qui tardaient à venir. Pas une publicité, pas un discours politique ne commençait sans l'inévitable référence à ce nouveau millénaire que des petits malins parlaient de faire démarrer en 2001 ! Il n'avait pourtant rien d'apocalyptique, ce triple zéro mis à part la continuité de la médiocrité, de l'exclusion galopante et la victoire de l'individualisme. Était-ce à ce point exceptionnel  d'avoir vingt-cinq ans en l'an 2000 ? Alpha se demandait bien pourquoi. D'ailleurs quel âge avait-elle au juste en se sentant dans la peau de sa mère qui avait cinquante ans ? Plus que jamais, Ève serait son double mais  elle,  sa moitié.

 

   Elle se disait qu'à son âge, sa mère l'avait mise au monde. Chose curieuse, il ne semblait jamais y avoir eu d'hommes dans la vie d’Ève. Sa mère détestait ce qui de près ou de loin, ressemblait à un mâle. Elle rêvait d'un nouveau monde où les femmes auraient fini par imposer leurs valeurs d'amour et de grâce et où l'homme ne serait plus qu'un souvenir enseveli dans la poussière de vieux livres d'histoire. Avec lui, s'effaceraient les guerres, la violence et peut-être même la mort.

 

   Aucun amoureux ne pouvait s'immiscer dans l'espace restreint où se terrait Alpha. Ève veillait sur elle, farouche et tyrannique. Pourtant, la frêle silhouette de la jeune fille, ses longs cheveux blonds, l'azur sauvage de son regard  effaré faisaient naître des désirs et des passions qui la laissaient indifférente. Alpha était Ève. Le monde entier se reflétait dans cette unique vérité. Alpha se demandait si un jour, elle aurait un enfant. Elle regardait avec curiosité les ventres des autres femmes s'arrondir. Elle ne parvenait pas à imaginer sa mère enceinte. Si tel avait été  le cas, il lui faudrait connaître bientôt l'expérience de la maternité pour continuer de vivre l'existence d’Ève. Mettre au monde un enfant lui semblait étrange. L'homme était-il indispensable à la procréation ? La natalité pourrait-elle perdurer dans une société exclusivement  féminine ?

 

   Et si la vie se créait d'elle-même sans référence sexuelle ? Alpha savait que c'était possible. Elle l'avait vu à la télévision. Ce n'était nouveau, car depuis la Vierge Marie, les gens en avaient pris l'habitude. Alpha ne ressemblait pas à la Sainte-Vierge car Ève n'était pas croyante. Irréversiblement athée. Alpha ne pouvait implorer aucun soutien divin mais Ève remplaçait tous les dieux et déesses de la terre et du ciel. Lorsque l'on a la chance d'avoir une mère parfaite, Dieu ne peut être qu'une pâle copie. Heureusement qu'il était asexué.  Selon Ève, c'était sa seule. Pour le reste il s'était trompé sur tout. Sa principale erreur aurait été d'avoir crée la différence. Avoir uni dans un même destin collectif, des hommes et des femmes, des grands et des petits, des noirs et des blancs constituait pour Ève, une impardonnable absurdité. De là venaient tous les maux de la terre.

 

   Alpha n'avait pas d'idée sur la question, mais comme Ève enseignait la philosophie à la Sorbonne elle ne pouvait pas se tromper. Elle connaissait même les solutions pour corriger les bourdes de Dieu et refusait la fatalité  de la  condition humaine. Elle croyait en la science.  N'était-ce pas la science qui avait révélé que le premier homme sur terre était une femme et qu'il s'appelait Lucie ? Depuis ce jour, Ève qui s'était toujours appelée Évelyne avait choisi de prendre le prénom de celle que l'on disait responsable de la misère du monde. La pauvre Ève de la  Genèse n'était pourtant que  le clone d'Adam en femme, donc plus abouti que son modèle. Ève était la mère de la connaissance et de la science. Elle  voulait rendre justice à son inspiratrice, la réhabiliter pour que l'humanité retrouve l'accomplissement dont le elle rêvait   depuis  toujours, Dieu n'ayant fabriqué  Adam que comme matériau destiné à créer ce surhomme qu'est “la Femme”. Alpha n'avait pour identité qu'une simple lettre grecque, la première de l'alphabet. Elle s'était toujours demandé pourquoi  cette particularité avait étonné ses camarades de classe et intrigué ses professeurs. Elle avait fréquenté l'école en étrangère,  survolant sa scolarité à la façon de ces touristes regardant distraitement un monument, en lorgnant déjà une carte  à la recherche  d'une  autre destination. Différente ! Elle ne leur ressemblait pas aux autres et n'en éprouvait nul regret. Dotée de qualités intellectuelles hors du commun, elle se laissait porter par les rares événements qui rythmaient la vie d'Ève, se coulant dans les méandres de ses théories  fumeuses. Elle devenait son ombre. Toutes les deux baignaient dans une brume cotonneuse  qu'atteignait parfois fugitivement la caresse d'une lueur opaque et trouble.

 

   Ce jour-là Ève était en retard, chose assez inhabituelle chez cette femme qui  agissait sur  les événements pour les faire obéir à sa volonté. Alpha rêvassait devant un livre qu'elle n'avait pas ouvert. Ève voulait qu'elle étudie la philosophie à la maison et lui avait interdit d'assister à d'autres cours pour ne plus se laisser affectée par des influences négatives. Heureusement, il n'existait pas de meilleur enseignante que sa mère. Alpha lui faisait une confiance absolue qui la dispensait de  toute réflexion.   Ève corrigeait les ébauches des  exposés commencés par sa fille, les développait  intégralement, les relisait avec satisfaction avant de les gratifier d'une excellente note. Elle  admirait sa pensée à travers sa fille en  éprouvait une grande fierté en se félicitant de l'intelligence d'Alpha. Rarement  le doute venait ternir ses certitudes, et elle demandait alors  à sa fille  :

  ‒ Que ferais-tu si je n'étais pas là ?

  Sans attendre la réponse, elle chassait cette idée pénible, n'imaginant pas un seul instant que le jeune fille puisse vivre sans elle.

 Pourtant, Alpha avait un jour trahi sa confiance  et tenté de dissiper le voile qui l'enroulait en la rendant  captive des fantasmes de sa mère. Poussée par un irrésistible besoin de couleurs plus fort que l'interdit, elle avait acheté, en cachette, une boîte d'aquarelles.

 

   Mélangées à de l'eau, les teintes pouvaient se dissoudre à l'apparition d’Ève. Les rêves détrempés  d'Alpha palissaient à  la première alerte. Dès que le pinceau avait diffusé les premières taches colorées, Alpha avait éprouvé une sourde émotion qui l'avait fait frémir dans tout son corps. Elle avait cru perdre la raison, emportée par l'ivresse d'un torrent qui aurait gardé la mémoire d'un arc-en-ciel. La caresse d'une flaque bleue sur des brumes oranges, des taches de soleil,  d'émeraudes et de rubis avaient fait émerger des silhouettes multicolores, figurines de carnaval avançant dans le lever du jour.   La fête avait été interrompue et il avait fallu brûler Monsieur Carnaval et les couleurs du printemps. Ève avait découvert son forfait. Jamais elle n'avait laissé éclater pareille colère. Alpha devait être punie pour avoir osé défier l'amour maternel qui de ses deux mains enserrées autour de son cou, avait manifesté l'intention de l'étrangler. La jeune fille avait eu très peur et  en avait conclu que la  couleur était  subversive. Sous la tyrannie d'une mère monomaniaque, le monde ne pouvait être que monochrome, monocorde, monotone. Alpha avait retenu la leçon en renonçant  à  sa passion pour la peinture que sa mère considérait comme une perversion.

    Ce soir-là, Ève était rentrée sans bruit...

 

Parution en 2015

Le livre

 

LA CHARLITUDE, ÇA N'EXISTE PLUS

de  Martina Charbonnel

107 pages noir  et blanc 14,85x21 illustrations N et B

9,80 €

 ISBN  : 979-10-90342-21-7

 2014

 

MOUVEMENT CONJONCTION

L'avant-garde en peinture

Auteurs :

Georges Koutsandréou et Martina Charbonnel


Le livre MOUVEMENT CONJONCTION Bannière 648x6

153 pages couleurs  format A4 39,59 €

ISBN : 979-10-90342-19-4

2013

 CLONITUDE

de  Martina Charbonnel

Roman ( écrit en 1997)

200 pages(14,8x21cm)  16 €

979-10-90342-16-3

2012

Le livre L\'enterrement du dernier peintre

L'enterrement du dernier peintre

de Martina Charbonnel


Livre sur l'art contemporain

283pages 14,85x21 16 €

ISBN :  979-10-90342-08-8

 

Le livre L\'injection létale

L'injection létale

Les dangers d'une loi sur l'euthanasie

de Martina Charbonnel

109 pages  14x85x21  11,50 €

 ISBN  979-10-90342-12-5


Vague rose sur fond noir

de Martina Charbonnel

Politique  ; élections 2012

247 pages 14,8 X 21

14,50 €

  ISBN  :979-10-90342-07-1


Du vent et des larmes

de Tramontane ( Martina Charbonnel)

Politique : élections de 2007

193 pages 11x17

11€

 ISBN : 979-10-90342-06-4

 2011

Bagages accompagnés

de Martina Charbonnel 

Théâtre  (1994)

62 pages  14,8x2  12€

ISBN: 979-10-90342-05-7

 

Tapage nocturne

de Martina Charbonnel

Théâtre (1995)

111 pages   12 €

ISBN : 979-10-90342-04-0

 

Jeu de l'Oie

de  Martina  Charbonnel

Théâtre  (1985)

68 pages 14,85x21  11€

ISBN : 979-10-90342-03-0

 

La sourcière

de Martina Charbonnel

Théâtre (1985)

59 pages 14,85x2  11€

ISBN : 979-10-90342-02-6


Fais le beau !

de Martina Charbonnel

Théâtre (1985)

68 page 14,85x 21  11€

 ISBN : 979-10-90342-02-6

 

Théâtre I et II

de Martina Charbonnel ( 1984)

"Tombe amoureuse"

 "Faux-fuyant "

73 pages  11€

ISBN : 979-10-90342-00-2

 

La maternelle

 de Martina Charbonnel

Théâtre ( 1985)

80 pages  14,85x21  11 €

978-2-9536608-9-0


2010

Les meubles parlent

de Martina Charbonnel

Théâtre  (1993)

112 pages 14,8 X 21  13 €

 ISBN : 978-2-9536608-8-3

 

Gens d'entresol

de Martina Charbonnel

Théâtre  ( 2004)

82 pages  14,8x21  11,60 €

  ISBN : 978-2-9536608-7-6

 

UNe aventurière de Dieu

Le livre Une aventurière de Dieu

Une aventurière de Dieu

de Martina Charbonnel (2009 )

Témoignage spirituel

266 pages  16 €

 ISBN 979-10-90342-12-5

 

La grognasse

Le livre La grognasse

La grognasse

 de Martina Charbonnel

Roman humoristique 

 152 pages   12,50 €

ISBN : 979-10-90342-09-5

 

La Toile

Le livre La Toile

La Toile

de Martina Charbonnel

Théâtre :  (2007)

93 pages 14,85x21 10,10

 ISBN  : 978-2-9536608-3-8

 

Gigaconsom 

de Martina Charbonnel

  Théâtre  ( 2005)

Édition 2015 :

79 pages  14,5x21  9,60 

ISBN : 979-10-90342-23-1


L'être aimé invisible

de Martina Charbonnel

Amour et métaphysique

152 pages 11x17  9 €

N° ISBN : 978-2-9536608-4-5

Libérez Dieu  ! Lettre ouverte à Dieu

de Martina Charbonnel

123 pages 11x17

9,53 €

 ISBN :978-2-9536608-1-4