Les personnages ( par ordre d’arrivée)

 

La Table

Le Fauteuil Delanois

Le Fauteuil De Style

L'horloge

L'armoire

Le Canapé

 

Le Commissaire priseur

Arlette

Le Mari

La Femme

La Collectionneuse

La Dame Au Chien

Maria

Colette

Premier Homme cagoulé

Deuxième Homme cagoule

Troisième Homme cagoulé

 

DÉCOR

 

Une salle des ventes : la pièce où sont exposés les meubles avant la vente. Six meubles sont joués par des comédiens intégrés à l’intérieur. Trois de ces meubles ( la table, le fauteuil de style et le fauteuil Delanois) sont mobiles. Le reste de l'exposition est exprimé sur une toile. Ce décor restera le même durant toute la   pièce. Lorsque les meubles parlent, les « humains  ne les entendent pas

 

 

 


ACTE I

 

SCÈNE 1

LA TABLE, LE FAUTEUIL DELANOIS, LE FAUTEUIL DE STYLE, L'HORLOGE, L'ARMOIRE, LE CANAPÉ LE COMMISSAIRE-PRISEUR, ARLETTE .

 

Le commissaire-priseur et Arlette entrent dans la pièce en tenant chacun un catalogue. Arlette est vêtue d'une jupe très courte.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Quelle belle vente en perspective ! Nous avons des pièces magnifiques ! Ce n'est pas comme la dernière fois. Bon ! Si nous récapitulions, Arlette : prenez votre catalogue et relisez-moi le descriptif.

 

ARLETTE : Je commence par quel meuble, maître ?

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Dans l'ordre voyons ! Ne perdons pas de temps !

 

ARLETTE (lisant) : Superbe armoire de château en noyer à chapeau de gendarme, agrémentée d'une serrure exceptionnelle, époque XVIII ème, hauteur : 276, largeur : 175, profondeur : 66 cm.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR :Ah la profondeur ! Combien?

 

ARLETTE : 4500 F

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Bien, continuez. Voyons la table !

ARLETTE : Alors, table de salon, placage de buis marqueté à la reine-en-poirier…

 

COMMISSAIRE-PRISEUR ( l'interrompant) : La reine-en- poirier ! Faîtes attention à ce que vous dites !

 

ARLETTE : C'est ce qui est écrit, maître. Je ne fais que lire.

 

COMMISSAIRE- PRISEUR : Et la ponctuation? Vous n'avez donc rien appris à l'école ? La reine en poirier! Continuez, mais avec un peu plus d'élégance mon petit!

 

ARLETTE : Encadrement satiné, pieds gainés réunis par une tablette d'entretoise, dessus de marbre blanc cerclé d'une galerie en bronze doré : Mise à l'enchère : 45 000.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Pourquoi faîtes vous une tête si triste ? Il n'y a pas de quoi.

 

ARLETTE : C'est que je pense à la pauvre Marie-Antoinette...

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Bah, c’est sans importance ! C'est l'Histoire. Nous n'en sommes pas responsables. Les meubles n'en ont que plus de prix. Allez, remettez-vous mon petit. Mais dîtes-moi, n’avez-vous rien oublié ?

 

ARLETTE : Si, la signature : Etienne Avril.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : C'est printanier tout ça, n'est-ce pas ? Quel joli nom Etienne Avril. ! Ça vous évoque quoi, le printemps ?

 

ARLETTE  : Je ne sais pas... Disons... les poiriers en fleurs.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Les poiriers en fleurs! (ironique)  Peut-être aussi les reines en fleurs et pourquoi pas les jeunes filles en fleurs ( se rapprochant d'elle). Je vous trouve très printanière, aujourd'hui. Il me viendrait presque une envie de butiner … Tenez regardez ce marbre (il caresse le marbre de la table) ! Voyez-vous, c'est froid au premier abord et ça devient vite voluptueux sous les doigts. Mettez votre main, je vous prie ( Arlette pose timidement sa main sur la table ; le commissaire-priseur la caresse). Eprouvez-vous à présent la sensualité de ce marbre ?

 

ARLETTE (gênée) : Continuons peut-être ( elle retire sa main ) ... L'horloge : rare horloge de parquet en acajou de Cuba, époque Louis XV. Mise en vente : 35000 F

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Elle devrait bien se vendre. J'ai déjà plusieurs collectionneurs intéressés. Je pense la démarrer à 40 000. Mais, dites-donc, il faudrait peut-être la remonter.

 

ARLETTE : Je ne sais pas où est la clef.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Elle est à sa place dans le boîtier. Qu'attendez-vous ? Vous voulez peut-être que je vous aide ?

 

ARLETTE : Non, ça ira.

Elle se dirige vers l'horloge, se hisse sur la pointe des pieds, prend la clef et remonte l'horloge. le commissaire-priseur regarde ses jambes.

 

ARLETTE : C'est angoissant ce tic-tac.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Non, c'est joli. Vous n'y connaissez rien, mon petit. Continuez !

 

ARLETTE : Oui ! Fauteuil époque Louis XVI mis en vente à 1800 F.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Un "époque louis XVI "à 1800 F ! Vous êtes complètement folle !

 

ARLETTE : C'est ce qui est marqué, Maître, mais j'ai dû oublier de taper un zéro.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Je me demande pourquoi je vous garde. Vous en êtes encore à confondre un fauteuil d'époque et un fauteuil de style.

 

ARLETTE : Mais non, c'est une erreur de frappe !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Je n'en suis pas certain. Montrez-moi un peu comment vous les reconnaissez.

 

Arlette se penche derrière le fauteuil d'époque. Il se place derrière elle et regarde attentivement ses jambes.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Penchez-vous un peu plus mon petit. Vous y verrez mieux. Là, très bien. Alors que lisez-vous ?

ARLETTE (penchée) : La signature : Louis Delanois... (puis énervée ) ... Mais il y a une autre façon de reconnaître les meubles d'époque !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Ah bon ? Laquelle ?

 

ARLETTE : La poussière, maître !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR  (irrité) : Vous êtes drôle aujourd'hui !

 

ARLETTE : Si, maître, la poussière. Les meubles plus anciens sont toujours plus poussiéreux parce que plus vieux. C'est un peu comme les hommes. Plus ils prennent de l'âge et plus …

 

COMMISSAIRE-PRISEUR (séchement ) : Assez, Arlette ! Occupons-nous de Louis Delanois. Vous lui avez retiré un zéro. Je vous le dis : Vous ne respectez pas les valeurs sûres. Déjà 18000F c’est peu lorsque l’on sait que c’est l’initiateur du style Louis XVI, mais les gens n’ont pas encore admis son talent. Sa reconnaissance viendra, croyez-moi, je m’y emploierai. Magnifique ce dossier en écusson, ce siège rond et ses pieds en gaine : Un modèle de référence !

 

ARLETTE : Peut-être mais le fauteuil de style est plus confortable.

 

Elle s’assoit dans le fauteuil de style le commissaire priseur essaie l’autre.

 

FAUTEUIL DE STYLE : N’est-ce pas !

 

FAUTEUIL DELANOIS : C’est injuste !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Plus confortable, là n’est pas la question. Tenez ! Si vous veniez vous asseoir un peu sur mes genoux. Ils sont peut-être plus accueillants encore !

 

ARLETTE : Que ceux de Louis XVI ?

 

COMMISSAIRE-PRISEUR (irrité) : Qui vous parle des genoux de Louis XVI ? Trouvez-vous que je lui ressemble ? Allez, continuez … Combien votre style ?

 

ARLETTE : 4500 F … Ce n’est pas le moins cher de la vente (elle s’arrête près du canapé). Je me demande ce que ce machin-là fait au milieu de ces meubles ?

 

COMMISSAIRE-PRISEUR (se relevant et montrant le canapé d’un air dédaigneux): Je sais. Ça semble un peu déplacé. Il m’encombrait. Je l’ai surtout accepté pour faire plaisir à maître Dupuis. C’est un vieil ami.

 

ARLETTE : C’est un commissaire-priseur ?

 

COMMISSAIRE-PRISEUR: Non, un huissier. N’en faisons pas cas. Remarquez, il a un avantage ce canapé, c’est qu’il est possible de s’y asseoir à deux, n’est-ce pas Arlette, mon petit. Venez tout près de moi ! (Il s’avance pour s’asseoir).

 

ARLETTE : Pas question ! Il sent le pipi de chat..

 

LE CANAPÉ : Elle exagère !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR: Vous croyez ? Si vous alliez chercher un peu de désodorisant ?

 

Arlette s’absente un instant. Le commissaire-priseur regarde dans une glace du décor et se refait une beauté avec une satisfaction évidente. Arlette revient et asperge le canapé de désodorisant.

 

LE CANAPÉ : Non, pas ça ! Arrêtez !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Oui, c’est parfait (il fait une grimace). Asseyons-nous ! (il s’assoit) Mais si mon petit … Oui, je sais, ça ne vaut pas le canapé Napoléon III sur lequel, vous souvenez-vous ? … Non ! Ne rougissez pas … N’est-ce pas un agréable souvenir ? Laissez-vous tenter… Vous en mourez d’envie  ! (Il prend la main d’Arlette restée à côté de lui. Elle la retire et recule).

 

ARLETTE : C’est ce que vous imaginez.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR: Ah ! Je vous connais bien…Effarouchée au début, conquise ensuite. Comme toutes les femmes ! N’ayez pas peur, je ne vais pas vous manger. N’êtes vous pas satisfaite de notre collaboration ? Votre petit pourcentage sur les ventes ? Asseyez-vous donc !

 

ARLETTE : Puisque vous y tenez (Elle s’assoit à contrecœur).

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Ah ! Je vous retrouve un peu ( il se rapproche d’elle). Je vous trouve bien nerveuse depuis quelque temps. Je voulais justement vous parler … Vous savez que je n’apprécie pas tellement ce jeune homme qui vient parfois vous chercher.

 

ARLETTE : C’est mon fiancé.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : C’est un bien grand mot. Je n’aime pas du tout cette façon qu’il a de me regarder. Se doute-t -il de quelque chose ?

 

ARLETTE : J’ai préféré ne rien dire mais il a beaucoup d’intuition.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Je ne voudrais pas qu’il se mêle de nos affaires. Cet homme n’est pas fait pour vous. D’ailleurs il est trop jeune. Il vous faut un homme d’expérience, un homme mûr. Ne vous souvenez-vous pas que je vous ai tout appris ? Je vous ai sortie du ruisseau. Vous pourriez avoir plus de reconnaissance. Que fait-il dans la vie ce jeune homme ?

 

ARLETTE : Il est étudiant.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR: J’en étais sûr ! Que peut-il vous apporter matériellement ? Rien ! Reprenez-vous mon petit! Vous n’êtes tout de même pas amoureuse ?

 

ARLETTE : Si !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Ça n’a pas d’importance. Venez plus près de moi ! Pourquoi vous rétractez-vous ? Ne tremblez pas ainsi … Vous souvenez-vous, il y a encore peu de temps, ça se passait tout seul...

 

ARLETTE : C’est du passé !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Ah,oui bien-sûr, le passé ! Bientôt votre place ici sera peut-être aussi du passé. Ça ne dépend que de vous.

 

ARLETTE : Ce n’est pas ce que je voulais dire (elle se rapproche de lui).

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Ah, enfin ! Oubliez également mes propos ! Vous voyez que je suis patient, compréhensif. Je vous respecte, mon petit. Mes manières sont douces. Enfin ! Vous commencez à devenir gentille.

 

ARLETTE (le repoussant brusquement) : C’est du harcèlement sexuel, votre attitude. Á présent , c'est puni par la loi !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Vraiment ! Vous ne lisez pas suffisamment les journaux ! N’avez-vous pas remarqué à quel point le chômage des femmes a augmenté depuis que cette loi existe ? C’est normal ! On vous donne du travail ; on peut bien prendre un peu de bon temps ! Ce n’est pas incompatible. Ne répétez jamais cette chose- là !

 

ARLETTE (soupirant) : Excusez-moi, maître! (Elle s’abandonne à contre-coeur dans ses bras).

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Ah ! Je vous retrouve, ma petite… Arlette… Si vous saviez comme je vous aime. Je ne veux que votre bien (Il lui chuchote à l’oreille )… Il ne faut pas m’en vouloir…

 

LE CANAPÉ : Oh là là ! C’est bientôt fini leurs cochonneries à ces deux-là ?

 

L’ARMOIRE : Ça n’a rien de choquant. Nous en avons vu d’autres. Ce n’est pas nouveau tout ça !

 

L’HORLOGE : Peut-être, mais je ne vais pas tarder à interrompre leurs ébats ! Clin, clin (deux fois ).

 

ARLETTE : Déjà 14 heures, maître ! Vous avez un rendez-vous.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Ah oui quel dommage ! Cette horloge était mieux   arrêtée. Ma petite Arlette…

 

ARLETTE : Vous allez être en retard.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : C’est vrai. Pourquoi êtes-vous si pressée ? Tant pis ! Ce sera pour une autre fois. Au fait ce soir, après la visite ?

 

ARLETTE : Je crois que vous êtes attendu, maître !

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Oui, oui, je sais. Bon allez un peu vous habiller !

 

ARLETTE : Je le suis.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR : Vous comprenez ce que je veux dire. Ne me faîtes pas perdre de temps.

 

( Il sort ).

ARLETTE : ( vérifiant sa tenue) Sauvée !

 

Elle regarde l’horloge et elle sort à son tour.

 

SCÉNE 2

LA TABLE, LE FAUTEUIL DE STYLE, LE FAUTEUIL DELANOIS, LE CANAPÉ, L’ARMOIRE, L’HORLOGE.

 

 

FAUTEUIL DELANOIS : Ça commence bien ! Et dire que notre sort est entre les mains de ce goujat !

 

L’ARMOIRE : Ne vous plaignez pas. Il a l’air d’avoir de l’estime pour vous. Il regrette que vous ne soyez pas considéré à votre juste valeur.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Il veut pourtant démarrer l’enchère à 18 000 F. C’est peu ! La dernière fois, j’ai été proposé à 25 000 F, mais il est vrai que je n’ai pas été vendu. Tous mes amis pourtant, tous les meubles Louis XVI avec lesquels j’avais tant de souvenirs, tous ont été acquis, sauf moi. Je n’ai jamais compris pourquoi. C’était un tel déchirement d’être séparé d’eux : une émotion terrible ! Mon dossier s’est raidi pour ne rien montrer, mais en en moi-même, je me sentais mourir.

 

L’ARMOIRE : Mais puisque je vous dis que ce commissaire-priseur est conquis par vous. C’est important.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Il m’avait plutôt l’air conquis par son Arlette. Quelle idiote, celle-ci ! Et habillée d’un mauvais goût !

 

LA TABLE : Ne vous laissez pas affecter ! Votre sort pas plus que le notre n’est entre les mains de cet homme. Il est entre les mains de Dieu.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Croyez-vous vraiment que Dieu se soucie des meubles ?

 

L’HORLOGE : Certainement ! Il nous a dotés d’une longévité que beaucoup d’humains nous envieraient.

 

L’ARMOIRE : Qui dit longévité dit aussi épreuves : Achetés, vendus, délaissés, oubliés, revendus, rachetés… La dernière fois pour moi, c’était à Drouot, il y a une dizaine d’années. Les premiers temps dans une nouvelle maison, on a droit à tous les honneurs. Les amis viennent, la famille aussi. On est présenté comme une affaire. C’est l’époque du linge bien rangé sur les étagères, des draps qui sentent bon la lavande. Mais au fil des ans, tout se dégrade progressivement. On oublie de cirer mes battants ; des robes s’entassent en moi oubliées. Parfois même j’ai connu le linge roulé en boule et pas toujours des plus propres… Ensuite sans que je comprenne pourquoi, un jour, on me vide complètement. Je me sens alors dénudée. Je ne trouve plus de sens à ma vie. Et c’est bientôt une nouvelle épreuve qui commence : Une mise en vente. Enfin ! J’ai l’habitude ! Si je m’en faisais pour ça !

 

FAUTEUIL DELANOIS :Vous avez tout de même de la chance puisque l’on vous achète lors de chaque vente.

 

L’ARMOIRE : Bien sûr puisque je suis utile ! C’est peut-être ma principale qualité. Je suis profonde également. Voyez-vous, cher fauteuil, sans vouloir vous blesser, vous avez certainement une grande classe, mais pour certains, cela peut paraître superflu.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Que me dites-vous là ? Mes pieds en tremblent d’indignation !

 

FAUTEUIL DE STYLE : Vos pieds en gaine sont pourtant on ne peut plus droits. Je dirais presque d’une rigidité cadavérique.

 

FAUTEUIL DELANOIS  : Monsieur le faux Louis XVI, l’imposteur, il ne convient pas que vous vous moquiez. Vous dont les pieds fuselés semblent une injure à ce que vous prétendez être ! Voyez-vous, mes pieds en gaine sont le signe d’une grande sobriété, d’une sorte d’épure qui n’est certes pas sans rappeler le classicisme. C’est sans doute à cause de ma rigueur que l’époque actuelle refuse de m’admettre.

 

LA TABLE : Ah, c’est certain ! La rigueur que c’est ennuyeux. Ça ne pardonne pas cher ami. C’est dommage car vous êtes authentique. Mais rassurez-vous, vous allez être vendu.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Mais qu’en savez-vous donc ?

 

LA TABLE. : Je le vois. Je prédis l’avenir.

 

Elle tourne sur elle-même.

 FAUTEUIL DELANOIS : Mais vous bougez ma chère !

 

LA TABLE : Et comment, je bouge ! Puisque je vous dis que je prédis l’avenir.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Et ainsi vous voyez que je vais être vendu ?

 

LA TABLE : Puisque je vous le dis.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Pourriez-vous me dire combien ?

 

LA TABLE(tournant sur elle-même): Difficile de voir avec précision….Un peu plus de vingt-cinq mille francs

 

FAUTEUIL DELANOIS  : Magnifique ! Vous me rassurez. Puissiez-vous donc dire vrai ! Et vous donc ma chère table, allez-vous également être vendue ?

 

LA TABLE  : Hélas, je ne vois pas l’avenir en ce qui me concerne. Je ne le vois que pour les autres ! C’est bien là ma faiblesse. Mais ça m’est égal. J’ai vu tellement de choses dans ma vie ! Si je vous racontais ! Peu m’importe ce qu’il adviendra de moi. Après des années passées, abandonnée dans un grenier, il ne peut rien m’arriver de pire.

 

FAUTEUIL DELANOIS : En effet ! Comment une table aussi séduisante que vous a-t-elle pu ainsi être mise de côté si longtemps ?

 

LA TABLE : C’est une longue histoire. Au début de mon existence, lorsque Etienne Avril m’a créée pour la Reine, j’ai connu de belles heures de gloire. J’étais adulée par ces belles dames qui s’empressaient autour de moi. Si vous aviez vu leur grâce et leur légèreté dans leurs tenues de satin ! Ces dames qui parlaient à voix basse, qui riaient insouciantes et qui me faisaient tourner. (Elle tourne sur elle-même et guette les réctions des autres meubles.)  Au début, je participais à leur gaieté. Pourtant, petit à petit, j’ai entrevu un avenir plus sombre. J’ai essayé de les avertir, mais plus je me raidissais, plus j’envoyais des messages et plus elles riaient comme s’il s’agissait d’une farce. Elles ne voulaient pas comprendre que l’époque devenait dramatique. Lorsqu’elles s’en sont aperçues, il était trop tard. C’est peut-être pour cette raison que l’on ne m’a jamais pardonné.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Que voulez-vous dire ?

 

LA TABLE : On m’a reproché d’avoir prédit la révolution, la fin de notre chère reine. J’aurais préféré ne rien dire, mais que voulez-vous ce n’est pas ma faute si je prédis l’avenir.

 

FAUTEUIL DELANOIS : En effet, vous auriez mieux fait de vous taire !

 

LA TABLE : Et même si je m’étais tue, croyez-vous que ça aurait changé le cours de l’histoire ?

 

FAUTEUIL DELANOIS : Non, bien sûr ! Nous autres meubles, n’y pouvons rien. Tout compte fait, ce n’est pas drôle d’avoir des dons comme les vôtres. Je vous sens si sensible, si fragile, si vulnérable, tellement angoissée.

 

LA TABLE : Angoissée, moi pas du tout. D’ailleurs suite à ces graves évènements, je me suis consacrée à des consultations plus légères. C’est ce qui m’était demandé. J’ai prédit des amours, des aventures palpitantes. J’ai répondu à des questions sur d’éventuels amants. J’ai vu des naissances et des mariages. La comtesse du Barry était une grande amoureuse, voyez vous. L’époque a changé. Les héritiers m’ont regardée avec suspicion, un peu comme si j’étais une sorcière. Vous rendez-vous compte ? Moi qui ne crois qu’en Dieu ! Un pareil don ne peut-être qu’un don du ciel. N’est pas médium qui veut !

 

L’ARMOIRE : En d’autres temps vous auriez fini sur un bûcher.

 

LA TABLE (offusquée) : Oh, mon siècle était fort heureusement plus civilisé ! On ne brûlait pas les meubles, même si on ne respectait plus les rois ni les reines. ! Grâce à Dieu, j’ai été épargnée. En exil peut-être mais sauvée. C’est bien la preuve que je ne suis pas une sorcière.

 

L’HORLOGE : Mais aussi quel besoin avez-vous de vous préoccuper de l’avenir ? Ne pouvez-vous pas vous contenter de profiter de l’instant présent ? Certains ne vivent que dans le passé, d’autres anticipent le futur. Et pendant ce temps que vivent-ils ? Rien ! Moi, je suis l’Eternel Présent. Rien ne me perturbe. Parfois je dérange avec mon tic-tac régulier et mon carillon qui jour après jour, décline les heures. Les humains vieillissent et me lancent parfois des regards haineux. Je n’en ai que faire. L’heure suivante mes aiguilles déclenchent le signal inébranlable de la fuite du temps. D’autres fois je sens des yeux suppliants posés sur moi comme si j’avais le pouvoir de provoquer les évènements. Alors que je ne suis qu’un point de repère que rien ne peut ébranler. Je me sens parfois un peu seule dans cette fonction unique qui est la mienne. Mais je suis la gardienne du rythme du jour et de la nuit depuis que plus personne ne regarde le soleil. Parfois on oublie de me remonter. Je m’endors d’un profond sommeil qu’aucun rêve ne vient troubler. Dès que le cliquetis de ma clef actionne mes lourdes aiguilles, je m’éveille sans mémoire, sans passé, ni futur dans la conscience de l’éternel présent. Ainsi les années ne me marquent-elles pas. Bien que je sois votre doyenne, on me crédite de 239 ans, je n’ai pas d’âge. Ça n’a pas d’importance puisque je ne dépasse jamais le nombre douze.

 

FAUTEUIL DE STYLE : Ça doit être un peu abrutissant de refaire indéfiniment le tour du cadran.

 

L’HORLOGE : Pas pour moi ! Vous ne pouvez pas imaginer l’instant sublime de la rencontre de la grande aiguille sur la petite qui n’aspire qu’à cette fusion éphémère. Cette pulsation qui déclenche le gong tant attendu, c’est à chaque heure, un cœur qui bat, une vibration, une étreinte amoureuse vouée à un éternel recommencement.

FAUTEUIL DE STYLE  : C’est un point de vue étonnant. J’envie votre sérénité, votre façon de vivre sans attaches. Moi à part la conscience de ma propre valeur...

 

FAUTEUIL DELANOIS ( méprisant)  : La conscience de votre valeur ! Vous ne manquez pas vraiment pas d’audace. !

 

FAUTEUIL DE STYLE : Laissez moi parler, je vous prie ! Pourquoi ici chacun de vous pourrait-il s’épancher sur ses impressions sans que moi je puisse en faire autant ? Quel autoritarisme ! D’ailleurs, c’est aux autres meubles que je m’adresse. Vous n’êtes pas obligé d’écouter.   Malgré les apparences, je suis un peu désespéré. Elle était si gentille, Emilie Saint-Léger ! Elle n’était encore qu’une enfant lorsqu’elle grimpait sur moi. Puis, je l’ai vue grandir, devenir une belle jeune fille et une femme élégante et discrète. Elle venait s’asseoir sur moi gracieusement. Je sentais à travers l’étoffe de ses robes, ses rondeurs émouvantes. Je me souviens de ses longues mains fines et blanches qu’elle posait parfois négligemment sur mes accotoirs. Ses doigts de fée glissaient à la perfection sur son ouvrage … Les années ont passé. Elle gardait pourtant toujours une certaine droiture. En vieillissant, elle demandait de plus en plus ma présence. Elle passait des journées entières, assise, le regard tourné vers la fenêtre semblant attendre une visite qui jamais ne venait. Parfois, elle essayait de lire, mais reposait rapidement le livre car elle n’y voyait presque plus ; je l’entendais parler toute seule marmonnant quelques mots à propos de ses enfants et petits-enfants. Un jour pourtant, elle s’est oubliée sur moi. J’ai cru mourir de honte. Je lui pardonnai car je sentais bien que c’était la fin. Heureusement pour moi, une bonne venait parfois réparer l’incident. La famille a fini par s’en apercevoir. Alors ma pauvre Emilie a rassemblé   en tremblant quelques bagages … Son visage était las. Elle était déjà ailleurs. Ils l’ont emmenée. J’aurais voulu l’accompagner. Peu de temps après, la famille est revenue. Tous fouillaient fébrilement dans ses papiers. Je les entendais parler de testament. Ils m’ont fait partir à la restauration. Ce n’était pas très agréable, mais je n’étais pas mécontent de me refaire une nouvelle jeunesse. C’est sans doute ce que les humains appellent la chirurgie esthétique. Ensuite, j’ai atterri dans une boutique immonde ou cohabitaient les meubles les plus hétéroclites, un peu comme cette sorte de canapé, enfin si on peut appeler ça "canapé" ! C’était une boutique de brocanteur. Je méritais mieux que ça, moi qui suis né à l’époque de Napoléon III. Je ne suis pas une vulgaire imitation du style Louis XVI. J’ai aussi des titres. Maintenant que je suis parmi vous, je me sens en meilleure compagnie.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Parce que vous vous imaginez de notre valeur ! Vous n’avez rien d’authentique. Vous n’êtes même pas signé !

 

FAUTEUIL DE STYLE : Je suis très proche de vous. On m’a longtemps appelé Louis XVI.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Parce que d’après vous Louis XVI aurait vécu à l’époque de Napoléon III ?

 

FAUTEUIL DE STYLE : Je n’ai jamais dit cela. Mais il n’y a pas grande différence. D’ailleurs l’impératrice Eugénie admirait Marie-Antoinette ; c’est à cause de cela qu’elle a commandé à des artisans du Faubourg Saint-Antoine de très beaux meubles de style. Je ne suis pas une copie, plutôt une interprétation. En fait, vous devriez vous sentir honoré par ma présence.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Si vous étiez plus discret, vous seriez toléré, pâle interprétation !

 

FAUTEUIL DE STYLE : Puisque vous le prenez ainsi, moi aussi, je pourrais vous critiquer. A quoi rime ce pseudo classicisme à l’époque de Louis XVI. Où, est la création, le génie de votre signature ?

 

LE CANAPÉ : Ils sont d’un ridicule ces deux là ! Qu’est-ce que ça peut faire tous ces Louis XV, Louis XVI, Louis XVII, Louis XVIII, Louis XIX et j’en passe …

 

L’HORLOGE : Il ne connaît même pas son histoire !

 

FAUTEUIL DELANOIS :   Je vous interdis de parler pauvre ignorant !

 

LE CANAPÉ : Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous ! Je vous écoute depuis le début et je ne comprends rien à vos histoires.

 

L’HORLOGE : Vous êtes sans doute trop jeune. Avez-vous traversé les siècles ? Quel âge avez-vous ?

 

LE CANAPÉ : Je ne me suis jamais posé la question. Peut-être quinze ou seize ans.

 

L’HORLOGE : Vous n’en êtes qu’à l’adolescence !

 

LE CANAPÉ : Et vous, vous êtes de drôles de vieillards. Des antiquités peut-être ?

 

FAUTEUIL DELANOIS : Oui, mais nous sommes en bien meilleur état que vous. Vos coussins sont usés. Vos bois craquent et se fendent. Cela fait de la peine à voir. Vous n’avez pas une très longue espérance de vie, mon cher !

 

L’ARMOIRE : Ce doit être la cigarette ! N’avez-vous pas remarqué qu’il sent le tabac ?

 

FAUTEUIL DE STYLE : C’est un vaurien. Regardez-le. Il est en guenilles !

 

FAUTEUIL DELANOIS :Vous ne valez pas mieux que lui !

 

FAUTEUIL DE STYLE : Attention à ce que vous dîtes !

 

L’ARMOIRE : Arrêtez de vous disputer tous les deux ! Moi, je le trouve émouvant dans sa laideur.

 

LE CANAPÉ :Vous êtes trop aimable !


L’ARMOIRE ; Oui, j’ai une certaine sympathie pour lui. Je me fie à mon expérience car n’étant pas aussi cotée que vous, j’ai souvent eu l’occasion de cohabiter avec des meubles souvent fort simples. Ils sont souvent faciles à vivre, pas prétentieux et utiles. Ce canapé qui ne paie vraiment pas de mine à je vous l’assure, un côté essentiel. Vous ne pouvez pas comprendre.

 

LE CANAPÉ : Cette armoire est plus intelligente qu’il n’y paraît.

 

FAUTEUIL DE STYLE : Il m’énerve. Je voudrais le sortir d’ici.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Cessez donc d'être agressif ! Il est certes déplaisant de partager cet espace avec des "je n'ose pas appeler cela meuble", disons des horreurs. Il faut dire que c'est le nom qui convient le mieux... Pourtant, il faut s'y faire, que voulez-vous ! D’ailleurs, il ne sera pas vendu. Avez-vous vu son prix ?

 

LA TABLE : Et moi, vais-je seulement être vendue ?

 

L'ARMOIRE : Je croyais que vous étiez voyante.

 

LA TABLE : Mais pas pour moi, je vous l'ai dit. Ah !Que vais-je devenir ? J'ai peur ! Je n'en puis plus d'être ici …

 

FAUTEUIL DELANOIS : Ma pauvre petite table ! Comme je voudrais pouvoir vous rassurer ! Ne vous en faîtes pas : Si je suis vendu, je vous emmène.

LA TABLE : Je suis assez grande pour me débrouiller toute seule. Je n'ai pas besoin de vous. Je bouge, je tourne. C'est plutôt moi qui pourrais vous emmener.

 

FAUTEUIL DELANOIS : C'est ça ! Emmenez-moi, ma chère table !

 

LA TABLE (tournant sur elle-même)  : Ce ne sera pas pour tout de suite. Il va y avoir les visites…

 

FAUTEUIL DELANOIS : Je ne les entends pas, ces gens. Sont-ils là ?

 

LA TABLE : Ils arrivent, mais je les vois déjà…

 

L'HORLOGE : Que voyez-vous encore ?

 

LA TABLE: Je vois que ce canapé a un secret…

 

Elle tourne sur elle-même

 

L'ARMOIRE : J'adore les secrets. Dîtes-nous tout ! Allez, amusons-nous un peu ! C'est tellement sinistre cette salle vente.

 

LA TABLE : Non ! Je ne vous le dirai pas, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Comme si un meuble de cette sorte pouvait avoir un secret ! Et d'abord, en quel bois êtes vous monsieur le canapé ?

 

LE CANAPÉ : Quel bois ? (il réfléchit) … En agglo !

 

FAUTEUIL DELANOIS : C'est curieux, je ne connais pas cet arbre ! Comment sont ses feuilles ?

 

LE CANAPÉ : Je n'ai pas vu de feuilles. C'est de l'aggloméré, quoi !

 

LE FAUTEUIL DELANOIS : C'est peut-être un arbre exotique. Ça pousse dans quel pays?

 

LE CANAPÉ : Un pays, je ne sais pas, disons une menuiserie, une scierie …

 

FAUTEUIL DELANOIS : Je vois Vous venez de Syrie !

 

L'ARMOIRE : Mais non, vous ne voyez pas du tout. Il n'e s'agit ni d'un arbre ni d'un pays

 

LA TABLE : Il n’a rien à voir avec un arbre. Moi qui suis en poirier, je ne m'y retrouve pas. D'après mes visions, l'aggloméré ressemblerait plutôt à des déchets et des copeaux de bois de pin collés entre eux ou quelque chose d'approchant …

 

FAUTEUIL DELANOIS : Arrêtez ! Je ne puis entendre de telles ignominies ! Un canapé tout droit sorti d'une poubelle ! D'ailleurs son odeur même m'est insupportable !

 

FAUTEUIL DE STYLE : Si nous pouvions réussir à le sortir de cette pièce ?

 

L'HORLOGE : Arrêtez tout ce chahut ! Remettez-vous vite en place ! Que chacun sache se mettre en valeur ! Il va être l'heure des visiteurs.

 

LA TABLE : Ah ! Mon Dieu !

 

L'HORLOGE : Clin , Clin, Clin ( trois fois) !

SCÉNE 3

 

LE COMMISSAIRE-PRISEUR, ARLETTE, LES SIX MEUBLES, LE MARI, LA FEMME, LA DAME AU CHIEN, LA COLLECTIONNEUSE D'HORLOGES, MARIA, COLETTE.

 

En premier arrivent le comisseur et Arlette vêtue d'une jupe longue très classique. Ils sont suivis d’un couple élégant qui visite la pièce, un catalogue à la main. L'homme est nettement plus âgé que la femme. Ils s'arrêtent devant la table.

 

LA FEMME : Oh , chéri ! Exactement la table dont je rêvais ! … Etienne Avril ! C'est une affaire à saisir ! J'ai justement un faible pour les pieds gainés. Imagine un peu l'effet qu'elle ferait dans notre salon ! Tout à fait dans la note !

 

LE MARI : En effet, quelle allure ! En poirier, ce n'est pas commun.

 

LA FEMME (reniflant la table ) : Mmm, on sent encore le parfum des arbres. Ça me rappelle la confiture de poires de mon enfance…

 

LE MARI : Tu exagères un peu. Le contraste du bois et du marbre est étonnant (il caresse la table).

 

LA FEMME : Ce bronze doré est tout à fait sublime... Ce sera le clou de notre salon, n'est-ce pas ?

 

LE MARI : Le prix reste abordable. Á condition que les enchères ne grimpent pas au-delà d'un certain seuil. C'est une possibilité intéressante.

 

LA FEMME : Tu ne vas tout de même pas te laisser impressionner par d'autres éventuels acheteurs. Il y aura sans doute beaucoup d'options sur elle. N'oublie pas ta promesse pour notre anniversaire de mariage.

 

LE MARI : Je me laisserais bien tenter …

 

LA TABLE : Je suis la vedette de cette salle des ventes. N'est-ce pas que je suis belle !

 

Pendant ce temps, entre une femme d'allure vulgaire. Elle porte un panier qu'elle regarde affectueusement en parlant à voix basse.

 

LA FEMME : Je lui trouve un air mystérieux. Quelque chose d'impalpable, d'indéfinissable …

 

LA TABLE : Si cette dame savait !

 

LA FEMME : Il émane d'elle une étrange vibration …

 

LA TABLE : Et je ne fais pas que vibrer …

 

LE MARI : Je vois que tu es conquise… J'espère que cela ne nous mènera pas trop loin.

 

LA FEMME : Oh, à quelques dizaines de milliers de francs près ! Ça ne devrait pas poser de problèmes.

 

LE MARI : Comme tu y vas ! Il faut un minimum de prudence …

 

LA FEMME : Tu m'avais promis !

 

LE MARI : Et bien soit ! Je tiendrai bon pour acquérir cette table.

 

LA FEMME : Je savais que tu étais généreux (se dirigeant vers le fauteuil Delanois) ! Et ce fauteuil signé Delanois, ne trouves-tu pas qu’il irait à merveille avec la table ? Je voudrais justement changer celui de la bibliothèque.

 

LE MARI : Sois raisonnable ma chérie ! Si c'est pour la bibliothèque, il n'est pas nécessaire qu'il s'harmonise avec la table (montrant le fauteuil de style ) : Celui-ci pourrait peut-être faire l'affaire ?

 

LA FEMME : Mais Maxime, tu ne parles pas sérieusement ! Il n’est même pas signé!

 

FAUTEUIL DE STYLE : Encore ! Comme s’ils s’asseyaient sur la signature !

 

LE MARI : C'est un meuble de style tout à fait correct. Il est d'époque Napoléon III. Il n'est pas totalement dénué de valeur !

 

LA FEMME : Je cherche une unité, une harmonie. Ces pieds fuselés ne conviennent pas. Ça fait faux riches !

 

LE MARI : C’est une impression. Le fauteuil Delanois a plus de classe, certes, mais est … peut-être un peu trop rigide. Pour la bibliothèque, mieux vaut être confortablement installé !

 

FAUTEUIL DELANOIS : S'ils étaient eux-mêmes plus droits et moins ramollis du fessier, ils ne parleraient pas ainsi.

 

Le commissaire-priseur les observe et s’approche d’eux.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR: C’est une affaire, Monsieur ! La cote de Louis Delanois ne peut que grimper. C’est un bon investissement.

 

LA FEMME : Qu'est-ce que je te disais !

 

Le commissaire-priseur s'éloigne. La dame portant un chien dans son panier s'approche de la table et caresse le marbre.

 

LA DAME AU CHIEN : Ça au moins, c'est facile à nettoyer ( elle s'éloigne).

 

LE MARI (hésitant) : Ça pourrait bien se faire mais enfin ça dépend un peu des enchères de la table. Je ne sais pas si je pourrais suivre pour le fauteuil Delanois (il s'assoit dans le fauteuil de style ). Et puis franchement celui-ci me plait plus. Question de goût! Je croyais que tu raffolais des dorures.

 

LA FEMME : Il y a dorure et dorure !

Elle s'assoit dans le fauteuil Delanois

 

LE MARI : Il épouse exactement les formes de mon corps…

 

LA FEMME : Tu n'as qu'à faire un régime et le fauteuil signé t'ira comme un gant.

 

FAUTEUIL DELANOIS : Allons donc !

 

LE MARI : Je vais réfléchir …

 

LA FEMME : Lorsque tu dis que tu vas réfléchir, en général, c’est non ! Tu n’es qu’un mufle ! Tu n'as aucune générosité !

 

LE MARI : Je t'en prie, pas de scène ici. Nous en parlerons à la maison.

 

Ils se lèvent et chuchotent en se dirigeant vers la sortie.

 

LA DAME AU CHIEN (regardant l'armoire :C'est encombrant ces vieilles armoires ! Qu'est-ce que c'est moche !

 

L'ARMOIRE : Merci !

 

LA DAME AU CHIEN : (s'asseyant dans le fauteuil de style) On est bien assis là-dedans ! Moi qui ai toujours mal au dos, c'est ça qu'il m'faudrait ! Enfin, c'est pas dans mes prix !

 

FAUTEUIL DE STYLE : Beurk, quelle odeur ! Les sous-vêtements doivent être douteux. Et puis, elle sent le chien !

 

La dame au chien se relève brusquement en se tenant les fesses.

 

LA DAME AU CHIEN : Aïe ! Mais qu'est ce qu'ils ont ces ressorts ? Ils sont bousillés ou quoi ? Ah, ces antiquités !

 

FAUTEUIL DE STYLE :   Bien fait !

 

FAUTEUIL DELANOIS : Elle n'a même pas osé m'essayer. Cela situe bien votre valeur, mon cher.

 

LA DAME AU CHIEN (regardant l'horloge) : C’est bruyant ces montres ! Sonner toutes les heures, ça doit donner la migraine (se dirigeant vers le canapé et s’asseyant ). Ah, ça c’est bien ! Pas cher au moins ! Cinq cent francs, c’est raisonnable, encore qu’il est un peu pourri mais pour ce que je veux en faire ( elle sort un petit chien du panier et le pose sur le canapé) …Hein ma fifille, ça te plait ? Regarde : y a déjà des traces de griffes… Faudra pas l’abîmer, hein ?

 

Arlette l’aperçoit et se dirige vers le canapé.

 

ARLETTE : Madame, sans vouloir être désobligeante, je me permettrais de vous rappeler que les chiens sont interdits dans les salles des ventes, surtout en contact avec les meubles …

 

LA DAME AU CHIEN : Oh ! Elle est pas méchante …

 

ARLETTE : Peut-être, mais c'est interdit pour des raisons que vous pouvez parfaitemeent comprendre.

 

LA DAME AU CHIEN : Remarquez, je lui ai pas fait essayer les autres fauteuils : uniquement ce canapé parce qu il est à moi.

 

ARLETTE : C'est le votre ? C'est vous qui l'avez mis en vente ?

 

LA DAME AU CHIEN : Non, mais Je pense l’acheter. J’en ai besoin. Il est dans mes prix.

 

ARLETTE : Peut-être mais à cette heure, il n'est pas encore à vous. Quand vous en ferez l'acquisition, vous pourrez y mettre un élevage de chiots si ça vous amuse, mais à présent, je vous demande de retirer cet animal de ce canapé !

 

LA DAME AU CHIEN : Mais puisque je vous dis que je le prends ! Oh j'en ai pas besoin pour très longtemps! C'est juste pour ma nièce et son mari qui vont passer quinze jours chez moi. Je ne sais pas où les mettre. Je voudrais pas trop dépenser. Pour quinze jours, je ne vais pas acheter quelque chose de neuf.  Après, c'est la chienne qui en profitera quand elle veut regarder la télé … Remarquez, elle est plus toute jeune.. Elle va avoir onze ans. Elle passe ses journées à dormir.Autant qu’elle soit bien installée.

 

ARLETTE (très irritée ) : Remettez immédiatement ce chien dans son panier sinon je vais être obligée d’appeler quelqu'un pour vous faire sortir d'ici !

 

LA DAME AU CHIEN : Vous n’êtes pas une amie des bêtes. Ça se voit. En plus, vous n’êtes vraiment pas aimable. J’irais peut-être en acheter un ailleurs !

 

Elle range son chien dans son panier, se lève et sort. Au même moment, entre une femme d’une cinquantaine d’années, la collectionneuse d’horloges. Elle se dirige vers l’horloge.

 

LE CANAPÉ : En plus, il avait des puces ce clébard !

 

Le commissaire-priseur va à la rencontre de la collectionneuse d’horloges.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR: Bonjour chère Madame ! Je m’attendais à votre visite.

 

LA COLLECTIONNEUSE : Oui ! Cette horloge de parquet Louis XV manque complètement à ma collection.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR: Elle est très demandée. J’ai des appels de l’étranger !

 

LA COLLECTIONNEUSE : Je voyage moi même beaucoup ! Je suis rarement par ici. J’ai fait le déplacement car je me disais que cette horloge Louis XV était vraiment plaisante. Ma dernière acquisition c’était à Drouot : un régulateur de parquet construit par Robert Robin pour Louis XVI . Enchère très serrée tout de même : 470 000 F.

 

COMMISSAIRE-PRISEUR: Robert Robin, ce n’est pas surprenant. J’attends prochainement quelque chose qui pourrait vous intéresser ;   une horloge de parquet d’Angleterre du XVIII éme siècle, marqueterie à fleurs sur fond de palissandre.

 

LA COLLECTIONNEUSE : Je compte bien venir à cette occasion. Tenez-moi au courant !

 

Arlette signifie au commissaire-priseur qu’il est demandé au téléphone.

Il sort.

 

LA COLLECTIONNEUSE : Ah ! Cette horloge…

 

L’HORLOGE : Clin, clin… (quatre fois)  !

 

LA COLLECTIONNEUSE : Ah, cette musicalité ! Cette vibration venue de la nuit des temps !

 

L’HORLOGE : L’éternel présent !

 

ARLETTE ( se raprochant)  : Excusez-moi, Madame … Puis-je me permettre une petite question qui risque de vous sembler un peu naïve ? Afin de mieux comprendre les collectionneurs, j’aurais voulu savoir si vous mettez vos horloges dans une seule pièce ou si vous préférez les séparer ?

 

LA COLLECTIONNEUSE : Oh toutes ensemble ! J’ai une immense pièce du château réservée à cet effet. C’est la salle aux horloges.

 

ARLETTE : Ce doit être magnifique lorsqu’elles sonnent en même temps !

 

LA COLLECTIONNEUSE : Oui, magnifique ! Mieux que ça  : somptueux ! Une résonance voluptueuse à en mourir d’émerveillement ! Vous ne pouvez pas imaginer ces gammes répétées à l’infini, ces horloges qui résonnent graves et spirituelles ! Ça vous transporte dans un autre monde. C’est palpitant, sublime, féerique ! Surtout à minuit. J’ai l’impression de glisser et de me perdre dans l’écho de cette multitude de carillons ! Le comble de la jouissance ! Un bonheur tel que je n’ose respirer de peur de troubler un pareil concert ! A-ah… L’exta-a-a-se !

 

ARLETTE : Je comprends !

 

Elle s’éloigne et observe longuement la collectionneuse.

 

L’HORLOGE : J’aimerais tellement vivre cette expérience : Retrouver mes amies et carillonner à l’unisson…

 

La collectionneuse   s’affaire auprès de l’horloge, tourne autour, prend des notes. Pendant ce temps deux femmes entrent : Maria et son amie Colette. D’’apparence populaire, elles ont entre trente et quarante ans Maria semble agressive.

Elles se dirigent directement vers le canapé.

 

MARIA : Regarde ça Colette ! J’en étais sûre ! Nous avons bien fait de parcourir les salles des ventes. Nous avons fini par le trouver.

 

LE CANAPÉ : Oh Maria ! Je savais que tu ne m’oublierais pas.

 

MARIA : Il a fini par le mettre en vente ! Cinq-cents francs ! Je l’avais payé plus du double !

 

COLETTE :On va prévenir les copains !

 

MARIA ( s’asseyant: Le plus dur était de le retrouver. Le reste, c’est une formalité.

 

LE CANAPÉ : Ça me plaisir de te revoir !

 

COLETTE : Ne restons pas trop ici, pour ne pas nous faire repérer !

 

MARIA : Moi, je vais passer la nuit ici !

 

COLETTE : Mais tu es folle ! Pourquoi prendre ce risque ?

 

MARIA : Je veux au moins une dernière fois dormir dans mon canapé !

 

COLETTE : C’est absurde ! On va te voir !

 

MARIA : Non ! J’ai trouvé où me cacher  (montrant l’armoire). L’employée regarde ailleurs ! C’est le moment d’en profiter. Pars sans moi ! Je veux rester dormir dans mes meubles, enfin sur mon canapé. Les autres sont trop moches. Même si on me les donnait, je n’en voudrais pour rien au monde.

 

FAUTEUIL DELANOIS : L’ignorante !

 

LE CANAPÉ : Oh oui Maria. Reste avec moi !

COLETTE : Bon, puisque tu es aussi têtue, je te laisse ! Je vais me mettre devant l’armoire pour faire diversion, au cas où elle regarderait !

 

Colette se place devant l’armoire. Maria entre dans l’armoire. Colette referme les battants.

 

ARLETTE :Mesdames ! Nous allons devoir fermer !

 

La collectionneuse et Colette sortent suivies d’Arlette.

 

L’ARMOIRE: Je l’avais bien dit que j’étais utile ….

 

L’HORLOGE :Clin, clin …(cinq fois) !

 

NOIR

Parution en 2015

Le livre

 

LA CHARLITUDE, ÇA N'EXISTE PLUS

de  Martina Charbonnel

107 pages noir  et blanc 14,85x21 illustrations N et B

9,80 €

 ISBN  : 979-10-90342-21-7

 2014

 

MOUVEMENT CONJONCTION

L'avant-garde en peinture

Auteurs :

Georges Koutsandréou et Martina Charbonnel


Le livre MOUVEMENT CONJONCTION Bannière 648x6

153 pages couleurs  format A4 39,59 €

ISBN : 979-10-90342-19-4

2013

 CLONITUDE

de  Martina Charbonnel

Roman ( écrit en 1997)

200 pages(14,8x21cm)  16 €

979-10-90342-16-3

2012

Le livre L\'enterrement du dernier peintre

L'enterrement du dernier peintre

de Martina Charbonnel


Livre sur l'art contemporain

283pages 14,85x21 16 €

ISBN :  979-10-90342-08-8

 

Le livre L\'injection létale

L'injection létale

Les dangers d'une loi sur l'euthanasie

de Martina Charbonnel

109 pages  14x85x21  11,50 €

 ISBN  979-10-90342-12-5


Vague rose sur fond noir

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Politique  ; élections 2012

247 pages 14,8 X 21

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Du vent et des larmes

de Tramontane ( Martina Charbonnel)

Politique : élections de 2007

193 pages 11x17

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 ISBN : 979-10-90342-06-4

 2011

Bagages accompagnés

de Martina Charbonnel 

Théâtre  (1994)

62 pages  14,8x2  12€

ISBN: 979-10-90342-05-7

 

Tapage nocturne

de Martina Charbonnel

Théâtre (1995)

111 pages   12 €

ISBN : 979-10-90342-04-0

 

Jeu de l'Oie

de  Martina  Charbonnel

Théâtre  (1985)

68 pages 14,85x21  11€

ISBN : 979-10-90342-03-0

 

La sourcière

de Martina Charbonnel

Théâtre (1985)

59 pages 14,85x2  11€

ISBN : 979-10-90342-02-6


Fais le beau !

de Martina Charbonnel

Théâtre (1985)

68 page 14,85x 21  11€

 ISBN : 979-10-90342-02-6

 

Théâtre I et II

de Martina Charbonnel ( 1984)

"Tombe amoureuse"

 "Faux-fuyant "

73 pages  11€

ISBN : 979-10-90342-00-2

 

La maternelle

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Théâtre ( 1985)

80 pages  14,85x21  11 €

978-2-9536608-9-0


2010

Les meubles parlent

de Martina Charbonnel

Théâtre  (1993)

112 pages 14,8 X 21  13 €

 ISBN : 978-2-9536608-8-3

 

Gens d'entresol

de Martina Charbonnel

Théâtre  ( 2004)

82 pages  14,8x21  11,60 €

  ISBN : 978-2-9536608-7-6

 

UNe aventurière de Dieu

Le livre Une aventurière de Dieu

Une aventurière de Dieu

de Martina Charbonnel (2009 )

Témoignage spirituel

266 pages  16 €

 ISBN 979-10-90342-12-5

 

La grognasse

Le livre La grognasse

La grognasse

 de Martina Charbonnel

Roman humoristique 

 152 pages   12,50 €

ISBN : 979-10-90342-09-5

 

La Toile

Le livre La Toile

La Toile

de Martina Charbonnel

Théâtre :  (2007)

93 pages 14,85x21 10,10

 ISBN  : 978-2-9536608-3-8

 

Gigaconsom 

de Martina Charbonnel

  Théâtre  ( 2005)

Édition 2015 :

79 pages  14,5x21  9,60 

ISBN : 979-10-90342-23-1


L'être aimé invisible

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Amour et métaphysique

152 pages 11x17  9 €

N° ISBN : 978-2-9536608-4-5

Libérez Dieu  ! Lettre ouverte à Dieu

de Martina Charbonnel

123 pages 11x17

9,53 €

 ISBN :978-2-9536608-1-4